Ils se nourissent de chocolat & de confitures. Leur sobrieté est extrême. Les hommes sont fiers. Les femmes sont continuellement retirées dans leurs appartemens d'enhaut, pour éviter la vûë des Étrangers, qu'elles verroient pourtant fort volontiers si leurs maris leur en laissoient la liberté. Si elles sortent quelquefois de leurs maisons, c'est en chaise ou dans un carosse, & celles qui n'ont pas de voiture sont couvertes d'un grand voile de soie qui leur pend de la tête jusqu'aux pieds, avec une petite ouverture du côté droit, pour leur faciliter la vûë du chemin. Dans leurs appartemens, elles ne portent sur leur chemise qu'un petit corset de soye lacé d'un trait d'or ou d'argent, & sur la tête, leurs seuls cheveux noüés d'un ruban. Avec un habillement si simple, elles ne laissent pas d'avoir autour du col une chaine d'or, des bracelets du même metal, & des émeraudes fort précieuses à leurs oreilles.
Les hommes entendent fort bien le commerce; mais leur indolence naturelle, leur donne de l'aversion pour le travail. On leur voit des Chappelets & des Reliquaires aux bras & au col, & toutes leurs maisons sont remplies d'images de Saints & de statues.
L'air est aussi chaud que mal-sain dans toutes sortes de vents, excepté celui du Nord, qui souffle ordinairement une fois tous les huit ou quinze jours, & qui dure l'espace de vingt ou de vingt quatre heures. Il est alors si violent qu'on ne peut pas même sortir d'un vaisseau pour aller au rivage, & le froid qu'il porte avec lui est très perçant. Le tems où l'air est le plus mal-sain, est depuis le mois d'Avril jusqu'au mois de Novembre, parce qu'il pleut alors continuellement. Depuis Novembre jusqu'au mois d'Avril le vent & le Soleil qui se temperent mutuellement, rendent le païs fort agréable.
Le climat chaud & mal-sain continüe l'espace de quarante ou quarante cinq milles vers la Ville de México; après quoi, l'on se trouve dans un air plus tempéré. Les fruits, quoiqu'excellens, y causent des flux dangereux, parce que tout le monde en mange avec excès, & qu'on boit ensuite trop avidement de l'eau. La plûpart des Vaisseaux étrangers y perdent ainsi une partie de leur Équipage; mais les Habitans mêmes ne tirent là-dessus aucun avantage de l'expérience. Mon Guide me fit appercevoir deux montagnes couvertes de nége, dont le sommet est caché dans les nues, & qu'on voit fort distinctement dans un tems serain; quoiqu'elles soient éloignées de plus de quarante milles. Elles sont sur la route de México, & c'est là que commence proprement la différence du climat.
Les oiseaux & les autres Bêtes y sont les mêmes que dans les autres contrées de l'Amérique. On trouve néanmoins aux environs de Veracruz, un oiseau qu'on nomme Cardinal, parce qu'il est tout-à-fait rouge. Il s'apprivoise facilement, & son ramage est délicieux. Il apprend aussi à siffler, comme les Serins de Canarie.
Veracruz est non-seulement le principal, mais à parler proprement, l'unique Port du Méxique. On peut regarder cette Place comme le magasin de toutes les marchandises & de tous les trésors qui sont transportés de la nouvelle Espagne en Europe. Les Espagnols, & le monde entier peut-être, n'ont point de lieu dont le commerce soit si étendu; car c'est là que se rendent toutes les richesses des Indes Orientales par les Vaisseaux d'Accapulco; c'est le centre naturel de toutes celles de l'Amérique, & la Flotta y apporte annuellement de la vieille Espagne des marchandises d'une immense valeur. Le commerce de Veracruz avec México, & par México avec les Indes Orientales; avec le Perou, par Porto Bello; avec toutes les Isles de la Mer du Nord par Carthagène; avec Zapotecas, & Ildephonse & Guaxaca, par la riviere d'Alvarado; avec Tabasco, Los-Zeques, & Chiapa de Indos par la riviere de Grijalva, enfin celui de la vieille Espagne, de Cuba, de Saint Domingue, de Jucatan, &c. rendent cette petite Ville si riche qu'elle peut passer pour le centre de tous les tresors & de toutes les commodités des deux Indes. Comme le mauvais air du lieu cause le petit nombre des Habitans, leur petit nombre fait aussi qu'ils sont extrêmement riches, & qu'ils le seroient bien davantage, s'ils n'avoient pas souffert des pertes irreparables par le feu.
Les marchandises qui viennent de l'Europe sont transportées de Veracruz à México, Pueblo Delos Angelos, Sacatecas, Saint-Martin, & dans d'autres lieux, sur le dos des Chevaux & des Mulets, ou sur des chariots traînés par des Bœufs. La Foire ressemble à celle de Porto-Bello, mais elle dure plus longtems; car le départ de la Flota, quoique fixé régulierement au mois de Mai, est quelquefois différé jusqu'au mois d'Août. On n'embarque l'or & l'argent que peu de jours avant qu'on mette à la voile. Autrefois le Trésor Royal étoit envoyé de México pour attendre à Veracruz l'arrivée de la Flota: mais depuis que cette Place fut surprise & pillée en 1683 par les Boucaniers, il s'arrête à vingt lieues de México, dans une ville nommée Los Angelos, où il demeure jusqu'à l'arrivée de la Flota; & sur l'avis qu'on reçoit de Veracruz, on l'y transporte pour l'embarquer.
Il s'est glissé beaucoup d'erreur dans la Géographie, sur la situation de cette Place. Quelques-uns la mettent au 18e dégré de latitude, & d'autres au 18e 30 minutes. La Carte de M. Popple marque 18 dégrés 48 minutes: le Capitaine Hawkins veut 19 dégrés. Mais suivant les observations de Carranza, Pilote de la Flota en 1718, Veracruz est au 19e dégré 10 minutes; ce qui fait deux minutes de moins que ne l'a prétendu M. Harris dans des observations posterieures. On ne s'est pas moins trompé à l'égard de sa longitude, qui suivant la Carte de M. Popple est à 100 dégrés 54 minutes de Londres; au-lieu que par les observations des Espagnols en 1557, elle est seulement de 97 dégrés 50 minutes; & M. Harris la fait moindre encore de deux minutes.
Mais quantité de Cartes ont commis une faute beaucoup moins excusable en confondant l'ancienne & la nouvelle Veracruz. Dans la Carte de M. Popple & dans l'Atlas maritimus, l'Isle de San Juan de Ulua est placée avec son Château vis-à-vis l'ancienne Ville, autrement nommée Villa-ricca, et l'Isle des sacrifices qui n'est qu'à deux milles de celle d'Ulua & à un mille de la Côte, est reculée de quarante milles, & separée de la Côte d'environ trente milles. Quoique l'Auteur du Géographe complet distingue par leurs noms Veracruz de San Juan de Ulua, il semble néanmoins qu'en mettant le Château à Veracruz il confond mal à propos ces deux Places.
Mon Guide qui se nommoit Pacollo, & dont je ne puis trop louer la politesse, étoit un Chirurgien qui avoit assez voiagé pour sécouer le joug des préjugés communs de sa Nation. Il étoit établi depuis quinze ans à Veracruz, & sa mémoire conservoit fidellement le malheur que cette Ville avoit essuié en 1712. Il me raconta que les Boucaniers excités par le désir du pillage, resolurent de surprendre les Espagnols, & qu'ayant pris terre quinze ou seize milles au-dessus du Port, ils laisserent leurs Vaisseaux à l'ancre au long de la Côte. Leurs forces composoient environ six cens hommes. Ils firent onze ou douze milles de chemin pendant la première nuit, et le jour suivant, ils se tinrent cachés derriere les monceaux de sable que le vent jette continuellement sur la terre. Ayant quitté leur retraite à l'entrée de la seconde nuit, ils reglerent leur marche pour arriver aux portes de la Ville vers le tems où l'on a coutume de les ouvrir. Lorsqu'ils furent à quelque distance, ils firent alte; & s'étant fait précéder d'un petit nombre de leurs gens les plus résolus, qui sçavoient la langue Espagnole; un de ceux-ci ne vit pas plûtôt la porte ouverte qu'il monta par l'escalier d'une petite Tour qui conduisoit sur la terrasse du Bastion, où sous prétexte de demander du feu pour allumer sa pipe, il s'approcha du Soldat qui étoit en sentinelle & le tua d'un coup de pistolet. C'étoit le signal auquel les autres devoient se saisir de la porte. Ils y reussirent heureusement, & le corps de leurs compagnons qui n'étoit pas éloigné survint au même moment pour les soutenir. Ils n'eurent pas plus de peine à se rendre maîtres d'un petit ouvrage qui étoit à la suite du premier. Quelques-uns de leurs gens demeurerent à la garde de ces deux postes, tandis que les autres se rendirent en corps à la place de la parade. La plûpart des habitans étoient encore au lit; mais l'allarme s'étant bien-tôt répandue, ils se rassemblérent, les uns à pied, les autres à cheval, & s'avancérent en bon ordre par une de leurs plus grandes rues, pour venir charger l'ennemi. Les Boucaniers avoient eu le tems de se préparer à les recevoir. Aussi leur défense fut-elle admirablement concertée. Ils placérent une partie de leurs gens à l'entrée de la rue par où venoient les Espagnols, avec ordre de faire feu lorsqu'ils les verroient à la portée du fusil. Ensuite un autre rang succedant aussi-tôt au premier, ils continuerent ainsi de leur faire essuyer chacun leur décharge, ce qui leur tua tant de monde, & causa tant d'épouvante à leurs chevaux, que ne pouvant se remettre de ce désordre ils tournérent le dos avec des cris effroyables. Ils furent poussés sans relâche jusqu'à l'autre porte de la Ville, & sortant impétueusement pour se sauver dans la campagne, ils abandonnérent leurs maisons & leurs familles à la discretion des Boucaniers.