La Ville me parut composée de quatre ou cinq cens maisons. Dans le centre est une grande Place, où je remarquai deux arbres d'une prodigieuse grandeur. L'air y est si mal sain, que les femmes quittent toujours la Ville dans le tems de leurs couches, parce que ni elles, ni les enfans qu'elles mettent au monde, ne peuvent résister alors à l'infection; & par un usage extrêmement singulier, on fait passer le matin dans toutes les ruës des troupes de bestiaux fort nombreuses, pour leur faire emporter les pernicieuses vapeurs qu'on croit sorties de la terre.

Villa-ricca, étant dans cette Mer le Port le plus voisin de la Ville de México, qui n'en est éloignée que de soixante lieues d'Espagne, on a continué fort long tems d'y décharger les Vaisseaux. Ensuite les dangers du Port, que rien ne défend contre la violence des vents du Nord, ont fait choisir aux Espagnols un lieu plus sûr, où est aujourd'hui Veracruz. Avant qu'ils se fussent déterminés à ce choix, les plus riches Négocians de Villa-ricca n'y venoient que dans le tems où les Flottes arrivoient d'Espagne. Ils faisoient leur séjour habituel a Xalapa, Ville située dans un air fort sain, à seize mille de l'autre en avançant dans les terres. Ils se garantissoient ainsi des mauvaises influences de Villa-ricca & de son voisinage; mais à cette distance de la Mer ils avoient besoin de quatre ou cinq mois pour décharger les Vaisseaux & pour transporter les marchandises. Une incommodité, si nuisible au commerce, les fit penser à prendre un lieu nommé Buytron, situé seize mille plus bas, sur la même Côte, vis-à-vis l'Isle de San Juan de Ulua, qui n'est guéres à plus de huit cens pas du rivage. Outre la défense que le Port y reçoit de cette Isle contre la fureur des vents du Nord, on trouva qu'il n'y falloit que six semaines pour décharger les Vaisseaux, & ces deux avantages firent prendre la résolution d'y bâtir une Ville, qui est aujourd'hui Veracruz.

Ma curiosité fut bien-tôt satisfaite à Villa-ricca. Cette Ville n'a plus rien qui réponde à l'origine de son nom; car elle ne le reçut des Espagnols, il a plus de deux siècles, que pour célébrer l'abondance d'or qu'ils y avoient trouvée: ses richesses, & le nombre de ses habitans ont diminué à mesure que Veracruz s'est aggrandie. Les maisons ni sont ni belles ni commodes. On y est aussi tourmenté par les morsures de plusieurs animaux venimeux que par l'infection de l'air; ce qui n'empêche point qu'à peu de distance des murs on ne trouve des bois fort agréables, d'orangers, de limoniers, de guiaves, &c. qui sont remplis d'oiseaux de toutes sortes de couleurs, & des plus jolis singes que j'aye jamais vûs. Je fis des efforts inutiles pour en prendre un à mon retour, & le souvenir de ce qui nous étoit arrivé au Cap de Bonne-Espérance me fit abandonner l'entreprise. Le Matelot qui m'avoit conduit avec deux de nos gens, étoit un Bourgeois fort aisé, qui nous fit servir un bon déjeuné dans sa maison, & qui empêcha, par ses bons offices, que ma curiosité ne fût désagréable aux Habitans. Il étoit environ midi lorsque nous arrivâmes au rivage. M. Rindekly, ne jugeant point qu'il fût nécessaire d'attendre le retour de notre Lieutenant pour mettre à la voile, nous levâmes l'ancre sur le champ, sous la direction du Matelot Espagnol.

En approchant de l'Isle d'Ulua, qui est à l'entrée du Port de Veracruz, ou plûtôt qui sert à le former, nous conçûmes, par sa situation, qu'il auroit été fort dangereux pour nous d'en approcher dans l'obscurité. Nous découvrîmes, à fleur d'eau, quantité de petites roches, qui n'ont au-dehors que la grosseur d'un tonneau. L'Isle n'est elle-même qu'un rocher fort bas, éloigné de la Côte environ d'un mille, & n'a que la longueur d'un trait de fléche dans toutes ses dimensions. Ces défenses naturelles rendent l'entrée du Port extrêmement difficile. Aussi la Ville n'est-elle pas défendue par un grand nombre de Forts. L'Isle d'Ulua contient un Château quarré, qui en couvre presque toute la surface. Il est bien bâti, & gardé par une forte garnison, avec quatre-vingt cinq pièces de canon, & quatre mortiers; les Espagnols le croyent imprenable. Ils nous confessérent qu'il devoit son origine à la crainte qu'on eut en 1568, d'un Capitaine Anglois nommé Hawking; & nous lisons en effet dans nos Relations, qu'en 1556 le Capitaine Tomson ne trouva dans l'Isle qu'une petite Maison avec une Chapelle. Seulement, du côté qui fait face à la terre, on avoit construit un Quai de grosses pierres, en forme de mur fort épais, pour se dispenser d'y entretenir, comme on avoit fait fort long-tems, vingt Nègres des plus vigoureux, qui réparoient continuellement les bréches que la Mer & le mauvais tems faisoient à l'Isle. Dans ce mur, ou dans ce Quai, on avoit entremêlé des barres de fer, avec de gros anneaux ausquels les Vaisseaux étoient attachés par des chaînes; de sorte qu'ils étoient si près de l'Isle que les Mariniers pouvoient sauter du pont sur le Quai. Il avoit été commencé par le Viceroi Dom Antoine de Mendoza, qui avoit fait construire deux boulevards aux extrêmités. Hawkes, qui fit le voyage de Carthagène en 1572, rapporte qu'on s'occupoit alors à bâtir le Château, & Philips nous apprend qu'il étoit fini en 1582.

C'est donc cette Isle qui défend les Vaisseaux contre les vents du Nord, dont la violence est extrême sur cette Côte. On n'oseroit jetter l'ancre au milieu du Port même, ni dans un autre lieu qu'à l'abri du roc d'Ulua. À peine y est-on en sûreté avec le secours des ancres & l'appui des anneaux qui sont aux murs du Château. Il arrive quelquefois que la force du vent rompt tous les liens, arrache les Vaisseaux, & les précipite contre les autres rochers, ou les poussent dans l'Ocean. Ces vents furieux ont emporté plus d'une fois des Vaisseaux & des Maisons, bien loin sur le Continent. Ils causent les mêmes ravages dans toutes les parties du Golfe de Méxique. Une tempête fait souvent traverser toute l'étendue du Golfe au Vaisseau le plus pesant, & le Capitaine Hawkes rapporte qu'ayant vû nager une grande quantité d'arbres vers le rivage de Veracruz, on lui assura qu'ils y avoient été poussés, par quelque orage, de la Floride, qui en est à trois cens lieues. Gage rapporte qu'étant à Veracruz en 1625, il fut témoin des horribles effets d'un ouragan qui renversa la plus grande partie des Maisons. Une troupe de Moines, nouvellement arrivés, se croyoient prêts à tous momens d'être emportés dans la Mer, ou d'être ensévelis sous les édifices. Ils quittérent leur lit pour aller attendre à découvert la fin de la nuit, & celle de la tempête. Mais, le matin, les autres Moines du Pays, qui étoient accoutumés à ces avantures, rirent beaucoup de leur crainte, & les assurérent qu'ils ne dormoient jamais mieux que lorsqu'ils étoient ainsi bercés dans leur lit. Cependant Gage, & les Moines étrangers, prirent si peu de confiance à la tranquillité des autres qu'ils remontérent promptement dans leur Vaisseau.

Depuis le mois de Mars jusqu'au mois de Septembre les vents de commerce soufflent dans le Golfe du Méxique entre le Nord-Est & le Sud-Est. Mais, depuis Septembre jusqu'au mois de Mars c'est le vent de Nord qui régne, & qui produit d'affreux orages, sur-tout aux mois de Novembre, de Décembre & de Janvier. Cependant il y a des intervalles de tranquillité & de beau tems, sans quoi l'on n'oseroit entreprendre de naviguer dans cette Mer. Les marées mêmes, & les courans y ont peu de régularité. En général, le vent du Nord fait remonter les flots vers les Côtes, ce qui rend l'eau beaucoup plus haute alors, au long du rivage.

Le Port de Veracruz n'est pas assez spacieux pour contenir un grand nombre de Vaisseaux. Il y en avoit à notre arrivée trente-quatre ou trente-cinq, qui paroissoient fort pressés, & comme l'un sur l'autre. On y peut entrer par deux Canaux, l'un au Nord, par lequel nous arrivâmes, l'autre au Sud. Outre l'Isle de San Juan de Ulua, il y en a trois ou quatre autres plus petites, que les Espagnols appellent Cayos, & les Anglois Keys ou Clés. À deux milles au Sud, est celle des Sacrifices, dont notre Matelot nous raconta des choses surprenantes, à l'occasion des Isles de Gallega, d'Anagada, & de quelques autres que nous apperçûmes en venant du Nord. Grijalva, nous dit-il, le premier Espagnol qui aborda sur cette Côte en 1518, c'est-à-dire avant Fernand Cortez, ayant commencé par découvrir l'Isle des Sacrifices, qui lui parut bien peuplée, y débarqua une partie de ses gens. Entre plusieurs édifices d'une fort belle structure, il y trouva un Temple, avec une Tour extrêmement singuliere. Elle étoit ouverte de tous côtés, & l'on y montoit par un escalier qui étoit au milieu, & qui conduisoit à une espece d'Autel, sur lequel on voyoit des figures horribles. Auprès de ce lieu Grijalva découvrit les cadavres de cinq ou six hommes qui avoient été sacrifiés la nuit précedente, ce qui lui fit donner à l'Isle le nom d'Isle des Sacrifices. L'année d'après, Cortez, étant venu dans le même lieu, y trouva aussi des figures affreuses, des papiers ensanglantés, & quantité de sang humain qu'on avoit tiré des victimes. Il y trouva le bloc sur lequel on faisoit les sacrifices, & les rasoirs de pierre qui servoient à ces barbares exécutions, ce qui remplit les Espagnols d'horreur & de crainte. Ils ne laissérent pas de choisir d'abord ce lieu pour y décharger leurs marchandises; mais ils furent bien-tôt forcés de l'abandonner par les insultes des Diables & des mauvais Esprits qui ne leur laissérent point de repos. Aux environs de toutes ces petites Isles, la Mer est extrêmement poissonneuse.

À peu de distance du Port, nous en vîmes sortir plusieurs Barques, qui venoient au-devant de nous, & qui marchant l'une après l'autre sur la même ligne, nous firent juger de la difficulté qu'il y avoit à passer au travers des rochers. D'ailleurs, on a pris soin de marquer les plus dangereux par diverses enseignes, qui servent de direction pendant le jour. Mais c'étoit moins pour nous guider, que pour s'assurer de nos intentions, qu'on envoyoit quelques Officiers à notre rencontre. Il fallut essuyer leur visite & leurs recherches. M. Zill parut immédiatement, avec un Député du Gouverneur, qui étoit chargé de lire notre Commission, d'en prendre une copie, & de nous marquer le lieu où nous devions jetter l'ancre, contre les murs de San Juan de Ulua.

Il resta dans notre Vaisseau deux Commis de la Douane, qui nous refusérent la liberté de descendre dans l'Isle pour visiter le Château. Le lendemain, on vint offrir au Capitaine celle d'aller à la Ville, pour être conduit à l'Audience du Gouverneur. Nous conçûmes que nous ne serions pas moins observés qu'à Carthagène. Cependant je résolus de suivre M. Rindekly, & de faire en chemin toutes les remarques qui pourroient enrichir mon Journal. En approchant de la Ville, sa figure me parut ovale, mais plus large dans la partie du Sud-Est que dans celle du Nord-Ouest. Sa longueur est d'environ un demi mille, & sa largeur de la moitié. Les rues sont droites, les maisons réguliéres, quoique la plûpart des édifices, jusqu'aux Églises, soient bâties de bois; ce qui a produit souvent des incendies terribles. Au Sud-Est coule une Rivière, qui prenant sa source au Sud, descend vers le Nord jusqu'à ce qu'elle arrive près de la Ville, & delà se jette dans la Mer au Nord-Est, par deux bras qui forment une petite Isle à son embouchure. La Ville est située dans une Plaine sablonneuse & stérile, environnée de Montagnes, au-delà desquelles on trouve des bois remplis de bêtes sauvages, & des prairies pleines de bestiaux. Du côté du Sud sont de grands marais, qui contribuent beaucoup à rendre l'air mal sain. Le vent du Nord pousse, comme à Villa-ricca, tant de sable du bord de la Mer, que les murs de la Ville en sont presque entiérement couverts.

En descendant sur le rivage, il m'arriva un accident qui favorisa mes observations. Je saignai du nez avec tant de violence, que nos Guides furent obligés de me faire entrer dans une maison où je reçus quelque secours, tandis que M. Rindekly fit sa visite au Gouverneur. La satisfaction que j'eus de me voir libre servit sans doute à me retablir. Je priai le Maître de la maison où j'étois, de me procurer la vûë de la Ville. Il n'avoit pas d'ordre qui pût l'en empêcher. Je vis plusieurs Églises que je trouvai belles & fort riches en argenterie. Les maisons sont remplies de Porcelaine & de meubles de la Chine. Il y a peu de Noblesse à Veracruz; mais les Négotians y sont si riches qu'il n'y a gueres de Villes aussi opulentes dans l'Univers. La plûpart des Habitans sont Mulâtres. Cependant ils affectent de s'appeller blancs, autant parce qu'ils se croyent honorés de ce titre, que pour se distinguer des Nègres leurs esclaves. Leur nombre ne surpasse pas trois mille, & parmi eux on passe pour un homme sans consideration, lorsqu'on n'est pas riche au moins de cent mille livres sterling.