Je la trouvai digne du service que nous lui avions promis. C'étoit une brune, qui ne manquoit d'aucun des agrémens de son sexe, & qui joignoit beaucoup de maturité d'esprit aux charmes de la jeunesse. Quoique Spallo ne fût pas sans mérite, il me sembla fort inférieur à sa Maîtresse, & je n'eus pas de peine à comprendre qu'il fût disposé à tout sacrifier pour elle, avec le double motif de l'amour & de l'interêt. Ils n'étoient accompagnés que d'un seul Matelot, qu'ils avoient excessivement récompensé de ses services. J'admirai, sur leur récit, que sans le secours ni la participation d'aucun Domestique, ils eussent pû transporter au rivage deux grandes malles, qui contenoient leurs habits & leur argent. Leur secret n'avoit été confié qu'au Matelot qui les avoit servis. Avec tant de prudence dans leur conduite, je ne doutai point du succès de leur entreprise. M. Rindekly les mit dans un cabinet qui touchoit à sa chambre, & par le soin que je pris de détourner les gens de l'Équipage, à peine s'en trouva-t'il quatre à qui leur arrivée ne put être cachée.

Le jour commençoit à luire lorsque nous levâmes l'ancre. Nous affectâmes, en descendant au long du Canal, de ne pas faire des observations trop curieuses; de sorte qu'après avoir demeuré quatre jours à Carthagène, & traversé deux fois le Port, je me trouvai bien moins instruit par mes yeux que par la Relation qu'on m'avoit communiquée deux ans auparavant. La saison nous exposant beaucoup aux vents de Terre, qui sont toujours dangereux jusqu'à l'entrée du Golfe Darien, les Gardes-Côtes ausquels nous abandonnions le soin de nous conduire, nous firent prendre si fort au large que nous eûmes vers le soir la vûë de l'Isle de la Providence. Ce fut à l'occasion de cette Isle que nos deux jeunes Amans coururent un fort grand risque. Un des Capitaines Gardes-Côtes, qui nous avoit toujours traités avec beaucoup de politesse, profita du tems, qui étoit fort tranquille, pour se mettre dans sa Chaloupe, & nous surprendre dans notre Bord. Nous étions à table, au commencement de la nuit; les deux Amans y étoient avec nous. Le Garde-Côte, s'étant fait un plaisir d'entrer dans la chambre du Capitaine, sans nous avoir fait avertir de son arrivée, prit tout-d'un-coup son sujet de l'Isle de la Providence, dont il nous dit qu'il étoit venu nous apprendre les curiosités. La vûë d'un Espagnol causa tant de fraïeur à la Maîtresse de Spallo, que les marques qu'elle en donna ne purent manquer de la trahir. Le Garde-Côte, qui avoit à peine jetté les yeux sur elle, les y fixa si attentivement qu'il la reconnut pour une femme de sa Nation. En vain M. Rindekly s'efforça de lui ôter cette idée par une Histoire feinte qu'il tira sur le champ de son imagination. Je compris qu'une fable sans vraisemblance nous deviendroit plus nuisible que la vérité, & priant le Garde-Côte de me suivre dans le cabinet, pour soulager l'embarras des deux Amans, j'entrepris de le mettre dans leurs interêts par tous les motifs qui pouvoient faire impression sur un galant homme. Sans lui parler de ce qui s'étoit passé à Carthagène, je commençai l'Histoire de Spallo à son arrivée dans notre Vaisseau; je le priai de consulter son propre cœur, & de décider sur le parti que nous avions dû prendre à la vûë de deux jeunes gens qui s'étoient déja trop engagés en quittant leur famille, pour y reparoître sans honte, & qui n'avoient point d'autre ressource, si nous les eussions rejettez, que de se précipiter dans la Mer. C'étoit la crainte de les réduire à cet excès de désespoir qui nous avoit attendris autant que leurs prieres, & leurs larmes. Ils ne pensoient d'ailleurs qu'à se joindre par un mariage honnête, pour retourner aussi-tôt à Carthagène. Enfin les chagriner dans leur entreprise, c'étoit leur ôter tout à la fois l'honneur, la vie, & la fortune. Tandis que je plaidois leur cause auprès du Garde-Côte, il s'éleva un vent si furieux, que n'en ignorant point le danger dans cette Mer, il ne pensa qu'à regagner son Vaisseau, après m'avoir promis de ne pas nuire aux jeunes Amans, & de revenir pour lier connoissance avec eux. Mais nous ne devions pas si-tôt nous revoir; & lorsque nous nous croyions en sûreté de la part de nos plus dangereux Ennemis, nous ne sçavions pas à quel péril nous allions être exposés.

L'orage étant devenu furieux, nous fûmes emportés toute la nuit par les vents & les flots sans pouvoir tenir de route certaine. Au point du jour nous eûmes comme un présage du malheur qui nous menaçoit; ce fut un météore qui s'enflamma vers la Poupe du Vaisseau, & qui passant avec beaucoup de bruit à la hauteur de nos mâts comme un dragon de feu, s'alla dissiper vers la terre que nous commencions à découvrir. Nous avions perdu la vûë des Gardes-Côtes, & nous ignorions absolument dans quel lieu nous étions. Autant que nous en pouvions juger par le vent qui étoit venu de terre, & par la connoissance des courans, qui roulent avec violence dans le Golfe de Méxique, nous nous crûmes dans une large Baye de ce Golfe, & la terre que nous appercevions devoit être quelque partie du Méxique. Mais notre incertitude se changea bien-tôt dans une plus juste allarme. J'apperçus de loin neuf Pirogues, qui ne me parurent d'abord que des morceaux de bois flottans sur l'eau. J'en avertis le Capitaine; il me dit, après les avoir considerées: si nous étions dans une autre Mer, je croirois que ce seroit une armée de Sauvages qui iroient à quelque expédition; mais un moment après, les ayant vûs revirer, il s'écria, pare pare le canon, c'est un grand nombre de Sauvages. Comme ils étoient encore éloignés de nous, on eut le tems de se préparer au combat, ou de se mettre du moins en état de ne le pas craindre.

La principale des Pirogues laissant les huit autres derriere elle, vint nous reconnoître avec beaucoup de hardiesse. Elle portoit plus de cinquante Sauvages. Nous fîmes tous nos efforts pour la prendre de travers & passer pardessus; mais ils esquivérent adroitement. Notre canon étoit braqué pour prendre la Pirogue d'un bout à l'autre, & nous en chargeâmes deux pièces d'un gros boulet, d'une chaîne de fer, de deux sacs de mitrailles, & de quantité de balles de mousquet. La moitié des Sauvages ramoit. Tous les autres tenoient chacun deux fléches sur la corde de l'arc, prêts à les décocher. Lorsqu'ils furent à la distance de quarante pas, ils poussérent de grands cris, sans paroître effrayés de la masse de notre Vaisseau, & vinrent à nous pour nous attaquer; mais comme nous allions à eux le vent derriere, nos grandes voiles nous couvroient si bien qu'ils ne purent faire leur décharge, & l'un des deux Canoniers les voyant proches, prit si bien son tems pour mettre le feu à son canon, que le coup emporta presque la moitié des Sauvages. Si l'arriere de la Pirogue n'eut baissé, il n'en seroit pas échapé un seul. J'en vis tomber plus de vingt, & la Mer parut toute sanglante autour de notre Barque. La Pirogue fut fendue, & toute remplie d'eau; ce qui n'empêcha point ces furieux, lorsque le mouvement du Vaisseau nous eut mis à découvert, de nous tirer quantité de flèches qui blessérent deux de nos gens. Nous leur en tuâmes un grand nombre à coups de fusil. Les huit autres Pirogues avançant avec la même ardeur, l'obstination de ces misérables commençoit à nous causer d'autant plus d'inquiétude, que tout notre canon ne portoit point aussi heureusement que le premier coup. Un vieux Capitaine Sauvage voyant M. Rindekly sur le Pont, lui tira un coup de fléche avec tant de violence qu'elle se brisa contre un anneau de fer de la voile. Il ne le porta pas loin, car sur le champ M. Rindekly lui tira un coup de fusil dans le côté, qui le perça de part en part; & comme il prenoit son pistolet pour l'achever, le Sauvage, transporté de frayeur, se jetta dans la Mer avec son arc & ses flèches. Ce qu'il y eut de plus étrange, c'est que le reste des Sauvages qui étoient dans la Pirogue imiterent son exemple, & se precipitérent après lui. Si les Sauvages des autres Pirogues s'étoient avancés plus promptement, & nous eussent attaqués avec la même résolution, nous aurions eu beaucoup d'embarras à nous défendre; mais ayant vû le feu que nous avions fait sur la première, & s'appercevant que nous allions vers eux à toutes voiles, ils prirent l'épouvante, & gagnant le vent à force de rames, ils se sauvérent dans une petite Isle. Quinze ou vingt hommes qui s'étoient jettés à la Mer tous blessés, s'y retirérent aussi à la nage.

Aussi-tôt que nous en fûmes délivrés, nos gens s'efforcerent de sauver quelques Prisonniers qui étoient dans la Pirogue. On en tira facilement deux François; mais lorsqu'on voulut rendre le même service à une fille Angloise qui se fit reconnoître en parlant notre langue, une vieille Sauvage la mordit à l'épaule, & lui enleva autant de chair que ses dents en avoient pû saisir. Mais le Mulâtre que nous avions à bord, ennemi juré des Amériquains, lui tira un coup de pistolet qui lui perça le cou & qui lui fit lâcher prise; ce qui ne l'empêcha point de se jetter une seconde fois sur l'Angloise & de la mordre à la fesse avant que nous l'eussions tirée de la Pirogue. Un Nègre à qui notre coup de canon avoit coupé les deux jambes, refusa la main qu'on lui présenta pour le sauver: ensuite s'étant soulevé sur la Pirogue, il se jetta, la tête devant, dans la Mer; mais ses jambes n'étant pas tout-à-fait séparées de son corps, il demeura accroché par cette partie, & se noïa misérablement. On fit aussi les derniers efforts pour sauver une jeune Demoiselle Angloise maîtresse de cette fille qu'on avoit déja tirée dans le Vaisseau; mais la Pirogue ayant achevé de se fendre, nous la vîmes quelque tems sur un coffre, qui nous tendoit les mains. On alloit à elle avec la Chaloupe; le coffre tourna & nous cessâmes de la voir. Pendant que nous nous occupions à sauver ces misérables, le vieux Capitaine Sauvage revint à nous, tout blessé qu'il étoit, & sortant à demi corps hors de l'eau, comme un Triton, avec deux fléches sur la corde de son arc, il les tira dans le Vaisseau & se replongea aussi-tôt dans l'eau. Il revint ainsi genereusement cinq fois à la charge, & les forces lui manquant plûtôt que le courage, nous le vîmes défaillir & couler à fond. Un autre vieillard qui s'étoit tenu au gouvernail du Vaisseau, ayant lâché prise, se mit à crier & à nous supplier de lui sauver la vie. J'en priai instament M. Rindekly, qui pour me satisfaire lui fit jetter le bout d'une corde, mais si loin que ce malheureux ne put l'attraper; & voyant qu'il faisoit tous ses efforts pour regagner le Vaisseau, il lui tira au visage un coup de mousquet qui le fit couler à fond. Au commencement du combat, j'avois vû sur l'eau un petit Sauvage qui ne pouvoit avoir que deux ans, s'aidant déja de ses petites mains pour résister aux flots, mais il fut impossible de le sauver. La vieille Sauvage qui avoit reçû un coup de pistolet dans le col & un autre au dessous de la mammelle, eut la force de se sauver à la nage; & la première satisfaction que sa vangeance lui fit chercher en arrivant dans l'Isle, fut de prendre un petit François, âgé de douze-ans, de le lier par le milieu du corps, & de le traîner le long de la Côte entre les rochers, jusqu'à ce qu'il perdît la vie dans ce tourment. M. Rindekly, desespéré d'un si barbare spectacle, promit aux deux François que nous avions reçus, & dont l'un étoit oncle de cet enfant, que le jour ne se passeroit pas sans qu'ils fussent vangés. Ils nous apprirent que nous étions comme nous l'avions jugé, sur la Côte du Méxique, dans un lieu terrible par la cruauté des Sauvages qui l'habitoient. On les appelle les Chichiméques. Leur Nation est celèbre dans les Relations des Espagnols. Elle n'habite que des trous & des cavernes, d'où elle se repand, soit dans l'interieur des terres, soit sur les Côtes, pour y exercer ses brigandages. Un Vaisseau Anglois qui revenoit de Campêche, y ayant été jetté par la tempête, étoit tombé entre les mains de ces Barbares. Ils avoient traité l'Équipage avec la derniere inhumanité, & les malheureux que nous avions sauvés en étoient les restes. Nous consolâmes par nos caresses les deux François, qui étoient des Protestans établis à la Jamaïque. La servante Angloise trouva tout d'un coup une condition fort douce auprès de notre jeune Espagnole qui la prit à son service.

Quoiqu'il n'y eût rien à gagner dans la poursuite des sauvages, le ressentiment de notre propre injure, & le désir de vanger leur derniere barbarie, nous fit prendre la résolution de nous approcher de l'Isle où ils s'étoient réfugiés. Ils y étoient plus de trois cens. Le fond étant excellent dans toute la Baye, nous les serrâmes de si près que nous n'étions point à trente pas du rivage. La crainte de nos armes à feu, dont ils venoient de voir les effets, leur fit prendre la parti de s'éloigner, mais en bon ordre, & la flèche sur leur arc. M. Rindekly fit mettre en pièces toutes les Pirogues, non-seulement pour leur ôter le moyen de nous nuire, mais dans l'espérance que se rapprochant pour les défendre, ils nous donneroient la facilité de leur envoyer une décharge de toute notre artillerie, que nous avions chargée à chaînes & à mitraille. Il sembloit que l'instinct naturel leur fit juger de la portée de nos coups; car ils s'arrêtérent lorsqu'ils se crurent hors d'atteinte, & sans paroître embarrassés de leurs Pirogues, ils parurent attendre quelle seroit notre résolution. Je representai à M. Rindekly que le châtiment de ces Monstres étoit pour nous une foible satisfaction, & qu'il nous suffisoit d'en être heureusement délivrés. Il se rendit enfin à mes instances, & nous ne pensâmes plus qu'à profiter du vent pour nous éloigner de cette affreuse Baye.

Loin de craindre la rencontre des trois Gardes-Côtes, nous n'aurions pas regardé comme un mal d'en être accompagnés jusqu'à Porto-Bello, ni ce voyage même comme un obstacle à nos projets, si le désir de rendre service à nos deux Amans, n'eut été assez fort pour nous faire souhaiter de prendre une autre route. Mais si nous voulions nous rendre directement à la Jamaïque, nous n'ignorions point quelle seroit la force des courans entre la pointe de l'Isle de Cube, & celle de Merida. Il n'y avoit qu'un vent extrêmement favorable qui pût nous faire surmonter cet obstacle, & nous ne pouvions guéres nous y attendre au milieu de l'hyver, M. Rindekly panchoit beaucoup à risquer le passage, d'autant plus qu'ayant doublé une fois le Cap de Catoche, & nous retrouvant dans la Mer du Nord, le pis qui pouvoit nous arriver, s'il nous étoit trop difficile de gagner la Jamaïque, étoit de retomber dans la grande Baye de Honduras, ou sur la Côte de Nicaragua, lieux qui convenoient assez à nos espérances de commerce. Et si la même tempête, qui nous avoit jettés dans le Golfe de Méxique, y avoit aussi poussé les Gardes-Côtes, rien ne nous empêchoit d'espérer que nous ne pussions repasser en quelque sorte à la vûë de Carthagène, pour regagner Rio de la Hacha, qui avoit été notre premier but. Mais tous ces raisonnemens supposoient la liberté de les suivre. À peine eûmes-nous perdu de vûë la Côte des Chichiméques, que sans pouvoir pénétrer d'où vint le changement des courans, dans un tems d'ailleurs assez tranquille, au lieu de se porter suivant leur détermination ordinaire vers le Nord & les Côtes de la Floride, ils nous poussérent impétueusement au Sud, vers la Baye de Campêche. Le vent, qui devint Nord-Est vers le soir, acheva de nous jetter malgré nous dans cette route; & n'ayant pû nous en rendre maîtres pendant toute la nuit, notre étonnement fut extrême, au point du jour, de nous trouver à la vûë d'une Côte plate & sablonneuse, qu'il nous fut impossible de reconnoître dans nos Cartes. Nous jettâmes l'ancre à dix-huit brasses de fond, dans le dessein d'envoyer la Chaloupe au rivage. Dix de nos plus braves gens, qui se chargérent de nous rapporter bien-tôt des informations, furent de retour effectivement avant midi, & nous causérent quelque frayeur en nous apprenant que nous étions sur une autre Côte du Méxique, entre Tampico & Villa-ricca; mais ce n'étoit plus les Amériquains que nous avions a redouter, puisqu'ils étoient au contraire si humains dans cette Contrée qu'ils avoient fait l'accueil le plus favorable à nos dix hommes; c'étoient les Espagnols mêmes, qui sont plus jaloux de leur commerce du côté de Veracruz que dans tout autre lieu. Sur les explications que nos gens avoient tirées des Naturels, nous ne pouvions être à plus de douze lieues de Villa-ricca. Il nous parut impossible d'éviter la rencontre des Gardes-Côtes à si peu de distance de San Juan de Ulva, & nous ne prévîmes que de nouveaux embarras dans cette situation. M. Rindekly fut d'avis de faire valoir encore une fois notre Commission, & de nous rendre ouvertement à Veracruz. Il prétendoit, avec raison, que c'étoit l'unique moyen de nous garantir de tous les soupçons & de toutes les chicanes des Gardes-Côtes. Quoiqu'il fût peu naturel que nous eussions choisi le mois de Décembre pour un voyage de cette sorte, la vraisemblance pouvoit être sauvée par la multitude de nos pertes, qui paroissoient augmenter depuis le départ de la Flota & des Galions. D'ailleurs, comme c'étoit en hyver que la contrebande étoit poussée le plus ardemment, nous résolûmes d'ajouter aux termes de notre Commission que nous avions ordre d'observer par nos propres yeux jusqu'où nos Marchands portoient le désordre dont les Espagnols faisoient tant de plaintes.

Il n'y eut qu'Hélena & son Amant qui ne parurent point satisfaits de ce dessein. Leurs craintes étoient justes; mais l'interêt de notre sûreté devant l'emporter, nous les rassurâmes en convenant qu'Hélena feindroit d'être malade, & demeureroit au lit pendant qu'on feroit la visite du Vaisseau. À l'égard de son Amant, nous lui fîmes prendre l'habit & le bonnet d'un Matelot, assez sûrs de pouvoir le dérober en mille maniéres à la curiosité des Espagnols. Avec ces précautions, nous nous laissâmes entraîner par le vent, qui nous portoit directement vers la Baye. Mais il devint si impétueux, qu'appréhendant vers le soir les dangers d'une Côte que nous connoissions fort mal, nous prîmes le parti de nous mettre à la rade dans l'embouchure d'une Rivière où nous pouvions passer la nuit en sûreté.

À peine y eûmes-nous moüillé l'ancre, que nous en vîmes descendre une grande Barque, dont nous reconnûmes les Matelots pour des Espagnols. Ils s'arrêtérent d'autant plus facilement à la vûë de notre Vaisseau, qu'ils descendoient avec le vent contraire. Mais M. Rindekly, s'étant jetté aussi-tôt dans notre Chaloupe, alla vers eux avec quatre de nos gens, & sans les engager dans aucune explication, il leur demanda naturellement à quelle distance nous étions de San Juan de Ulva, où nous étions fort impatiens d'arriver. Cette ouverture, ayant dissipé leur crainte, ils lui dirent que de Villa-ricca, dont il voyoit la Rivière, on comptoit par Mer quinze ou seize mille jusqu'à San Juan; mais que du tems qu'il faisoit ils ne lui conseilloient point, dans l'obscurité, de risquer cette route s'il ne la connoisoit bien. Ils y alloient néanmoins, parce qu'ils en avoient l'habitude. Il vint à l'esprit de M. Rindekly de faire partir avec eux deux de nos gens pour annoncer notre arrivée, & de leur en demander un des leurs pour nous servir le lendemain de guide. Loin de rejetter cette proposition, ils la reçurent comme une marque de confiance qui les assuroit de nos intentions. Nous leur donnâmes M. Zil, notre Lieutenant, qui sçavoit fort bien l'Espagnol, avec un Soldat, qui parloit aussi cette langue. Ils nous laissérent un Matelot, que nous nous attachâmes encore par la promesse d'une bonne récompense. M. Zil fut chargé de demander simplement la permission d'entrer au Port de Veracruz, pour un Député du Gouverneur de la Jamaïque.

Le Matelot qui nous resta, m'ayant assuré que Villa-ricca n'étoit guéres qu'à trois quarts de mille du rivage, & que nous l'aurions même apperçû dans un tems moins obscur, je résolus de ne pas m'éloigner sans avoir jetté du moins les yeux de plus près sur un lieu si fameux par le premier débarquement de Fernand Cortez, Conquérant du Méxique. C'est-là qu'ayant abordé avec cinq cens Espagnols, il fit couler à fond ses propres Vaisseaux, pour faire connoître à ses gens qu'il ne leur restoit plus de ressource pour la fuite, ni d'espérance que dans la victoire. Le Matelot qui vit ma curiosité si ardente, m'offrit de me conduire sur le champ à la Ville. Je remis cette partie au lendemain, & je fis consentir M. Rindekly à m'accorder deux ou trois heures pour un voyage si court. Villa-ricca portoit anciennement le nom de Veracruz, & quantité de gens, qui le lui donnent encore, y ajoutent seulement le mot de Vieja, Vieille, pour la distinguer de la nouvelle Ville du même nom. Sa situation est dans une grande plaine. Elle a d'un côté la Rivière, & de l'autre des campagnes couvertes de sable, que la violence du vent y pousse des bords de la Mer. Ainsi le terroir est fort inculte aux environs. Entre la Mer & la Ville, est une espéce de bruiere qui est remplie de daims rouges, dont les gens de notre Équipage tuérent un grand nombre dans mon absence. La Rivière coule au Sud, & pendant une partie de l'année elle est presque sans eau; mais elle est assez forte en Hyver pour recevoir toute sorte de Vaisseaux.