Il y avoit trois semaines que nous étions à Bridgetown, & la crainte que nous avions eûë d'être recherchés par les Espagnols ne pouvant plus nous causer d'inquietude, nous remîmes à la voile pour nous rapprocher du continent. M. Rindekly m'avoit fait l'ouverture de ses nouveaux desseins; il vouloit gagner le Rio de la Hacha, sous les mêmes prétextes qui nous avoient heureusement reussi dans l'Isle de Cube, & remonter s'il étoit possible jusqu'à Rancherias, où il y avoit peu d'apparence que dans la saison où nous étions, nous pussions rencontrer beaucoup d'obstacles de la part des Espagnols. La Marguerite n'étoit rien en comparaison des esperances qu'il se formoit à Rancherias, non seulement pour les perles dont on prétend que la pêche y est fort abondante, mais pour l'or même qui s'y rassemble de diverses parties de ces riches Provinces. Nous rentrâmes dans la Mer du Nord, & nous avions déjà passé les petites Antilles, lorsqu'en doublant le Cap de Vela nous apperçumes trois Gardes-Côtes qui nous avoient decouverts avant que nous les eussions observés, & qui vinrent à notre rencontre avec toutes leurs Voiles. Il ne falloit rien esperer de la force contre trois Vaisseaux si bien armés. M. Rindekly recommanda soigneusement à tout l'Équipage de s'observer dans les discours, & d'éviter particulierement les détails qui auroient rapport à la Marguerite. Ensuite loin de faire voir de la défiance ou de la crainte, il se mit dans la Chaloupe avec quatre hommes seulement, pour aller au devant de nos Ennemis. Ils le reçurent à bord. Pendant plus d'une heure nous fûmes incertains de la manière dont il y étoit traité; mais les trois Gardes-Côtes s'étant approchés de nous à la portée du Canon, nous vîmes descendre plusieurs Espagnols dans leurs propres Chaloupes avec lesquels ils arriverent promptement à nous. Nous ne leur disputâmes rien. Ils monterent dans notre Vaisseau au nombre de douze, & s'arrêtant peu aux politesses avec lesquelles je les reçus, ils examinerent avec soin l'état de nos forces & la nature de nos provisions. Dans quelques discours qui leur échapperent j'entrevis autant de chagrin que de soupçons. Cependant après avoir fini leurs recherches, ils dépêcherent deux de leurs hommes dans une Chaloupe pour aller rendre compte apparemment de leurs observations à leurs Chefs. Tout notre Équipage murmuroit interieurement de cet air d'autorité, & mon principal soin étoit de le contenir: mais ne pouvant douter que M. Rindekly n'eût donné le tour le plus favorable à notre Commission, je supportois tranquillement des hauteurs qui pouvoient n'être que l'effet ordinaire du caractere Espagnol. M. Rindekly m'envoya aussi-tôt par un de ses gens l'ordre de le suivre. J'appris de son Messager qu'on ne lui avoit fait aucune violence. Mais les Capitaines Gardes-Côtes affectant de ne se pas fier à ses Passeports & à fa commission lui avoient déclaré qu'il falloit demeurer dans leur bord jusqu'à Carthagène, & M. Rindekly loin d'en marquer du chagrin leur avoit témoigné que dans le dessein où il étoit d'y aller volontairement, il acceptoit volontiers leur compagnie & leur escorte.
Ce contretems ne pouvoit avoir apparemment d'autre effet que de nous ôter le pouvoir d'aller à la Hacha, car nous ne devions pas esperer de sortir de Carthagène sans être observés, mais la direction de notre route étoit un soin qui n'appartenoit point aux circonstances. Nous suivîmes la loi de nos Guides jusqu'à Bocachica, d'où ils donnerent avis au Gouverneur de notre arrivée & de nos intentions. On nous apporta la permission d'entrer dans le Port, mais celle de débarquer ne fut accordée qu'au Capitaine avec quatre personnes de l'Équipage. Ces précautions nous surprirent peu. M. Rindekly me pria de demeurer à bord; mais le désir de vérifier par mes propres yeux la description que j'avois de Carthagène me fit souhaiter de gagner le rivage avec lui. Je n'oubliai point mon Journal, qui commençoit à grossir par le peu d'ordre que j'avois mis jusqu'alors dans mes Relations. On nous épargna le soin de nous procurer un logement en nous conduisant dans une grande maison d'où l'on nous déclara que nous ne devions point sortir sans l'ordre du Gouverneur: on ajoûta que tout ce qui seroit nécessaire pour les besoins de la vie, nous seroit fourni soigneusement à juste prix. Dès le premier jour, qui nous fut accordé pour nous reposer, un jeune Espagnol qui s'introduisit dans la chambre de M. Rindekly, se jetta à ses genoux pour le supplier de le recevoir dans notre Vaisseau & de le transporter dans quelqu'une de nos Colonies. J'étois présent à cette priere; je demandai au jeune homme s'il avoit formé seul ce dessein; il me confessa en rougissant qu'il devoit être accompagné d'une Demoiselle qui l'aimoit assez pour le suivre. Le service qu'il désiroit de nous devenant beaucoup plus important par cet aveu, nous lui en représentâmes le danger: mais il ne nous répondit que par de nouvelles instances; & pour nous attendrir en sa faveur, il nous raconta l'histoire de ses amours. Sa Maîtresse se nommoit Helena Parez: elle étoit fille unique d'un pere fort riche, qui la persecutoit depuis deux ans pour lui faire épouser un homme qu'elle haïssoit. Leur amour avoit commencé dès l'Enfance, & quoiqu'il n'eût point autant de biens qu'Hélena, sa naissance & sa fortune n'étoient pas méprisables. Il s'etoit fait proposer à Parez pour épouser sa fille; mais ce pere dur & opiniâtre avoit juré de suivre son premier choix. Dans l'intervale, Helena s'étoit liée à lui par tant de sermens & par les marques d'une si forte tendresse qu'il ne manquoit à leur mariage que la bénédiction du Prêtre. Ils s'étoient vûs avec des peines & des risques infinis, tantôt sortant la nuit pour la passer exposés à toutes les injures de l'air, tantôt escaladant les murs & les maisons pour s'introduire dans un appartement, & n'ayant mis jusqu'alors personne dans leur confidence. Enfin les persécutions du pere redoublant tous les jours, ils étoient persuadés qu'il ne leur restoit point d'autre ressource que la fuite; & leur espérance étoit, qu'après s'être mis en sureté ils se reconcilieroient aisément avec un pere qui n'avoit rien après tout de si cher que sa fille; ou s'ils y trouvoient trop de difficultés, ils étoient resolus de s'établir dans le premier lieu où leur amour ne seroit point traversé. M. Rindekly, qui avoit le cœur fort sensible, étoit porté à les satisfaire, en prenant de justes mesures pour assurer leur évasion: je n'en aurois pas été plus éloigné que lui, si j'y eusse vû la moindre facilité. Mais quelle apparence de leur rendre ce service, lorsqu'à-peine étions-nous sûrs de notre propre liberté. Cependant après en avoit conféré quelques momens, nous promîmes au jeune homme que s'il pouvoit gagner le bord de la Mer avec sa Maîtresse & nous joindre à la sortie du Port, nous ne ferions pas difficulté de le recevoir. Il parut transporté de notre promesse. Je le fis souvenir que dans une entreprise de cette nature, il ne falloit pas croire que les secours étrangers fussent toujours certains: nous n'avions point en Amérique de demeure fixe où nous pussions lui offrir les nôtres, & nous ne lui repondions pas que dans le lieu de sûreté où nous nous engagions à le conduire, il trouvât dans la liberalité d'autrui de quoi fournir à l'entretien de deux jeunes fugitifs qui n'avoient point d'autre justification que la force de l'amour. Ce langage étoit assez clair pour lui faire entendre qu'il ne devoit pas partir sans précautions: mais il n'avoit pas attendu jusqu'alors à les prendre. Il nous dit que si l'honneur & ses propres vûes lui eussent permis de profiter des offres d'Helena, il étoit sûr de pouvoir se mettre en possession tout d'un coup & de sa Maîtresse & d'une grande partie du bien qu'elle attendoit de son pere. Comme elle disposoit de tout dans sa maison, elle pouvoit à tous momens se saisir de l'argent de Parez & de ce qu'il avoit de plus précieux. Mais dans la résolution où il étoit de revenir à lui par la soumission, il ne vouloit pas lui donner de si odieux sujets de plainte. Il pouvoit faire sur le champ une somme considérable de son propre bien, & se mettre pour longtems à couvert de toutes sortes de besoins. Des sentimens si raisonnables acheverent de nous disposer à le servir: nous lui laissâmes le soin de ses préparatifs, & surtout de prendre des voies sûres & tranquilles pour joindre furtivement notre Vaisseau. Je le priai même, après lui avoir engagé notre parole, de ne pas se montrer dans notre logement pendant le séjour que nous ferions à Carthagène.
Le lendemain deux Officiers du Gouverneur étant venus nous prendre dans un de ses Carosses, nous fûmes conduits au Château où l'on nous fit attendre fort longtems son audiance. Après nous avoir fait introduire avec beaucoup de formalités, il nous demanda la lecture de notre Commission, dont les Capitaines Gardes-Côtes lui avoient déja fait le rapport. M. Rindekly la lut en Anglois, & commençoit ensuite à l'expliquer en Espagnol; mais quoiqu'on ne l'eût point interrompu dans sa lecture, un Interpréte qui accompagnoit le Gouverneur, le pria de lui laisser ce soin. Il en fit sur le champ une traduction fort fidelle, tandis que le Gouverneur affecta de nous faire plusieurs questions indifférentes, auxquelles nous repondîmes avec le même air de liberté. Prenant ensuite la traduction des mains de son interpréte, il la lut & la relut avec beaucoup d'attention. Elle étoit si claire que nous fûmes surpris qu'elle parût l'arrêter. M. Rindekly profita de son silence pour lui représenter de bouche ce qui n'étoit qu'imparfaitement dans la Commission. Il lui fit le dénombrement de nos pertes depuis plusieurs années, & sans vouloir justifier les Anglois qui avoient été surpris plusieurs fois dans le commerce clandestin des Chaloupes, il se plaignit que sous ce prétexte les Espagnols avoient non seulement insulté, mais saisi un grand nombre de nos Vaisseaux. Nous mêmes, qui étions chargés d'une Commission publique, ne venions-nous pas d'être arrêtés par les Gardes-Côtes? L'air d'empire & de triomphe avec lequel on nous avoit conduits jusqu'à l'entrée du Port n'étoit-il pas une véritable oppression? Enfin pour donner plus de poids à nos plaintes, M. Rindekly nomma plusieurs Bâtimens dont il demandoit expréssement la restitution, & particulierement un Vaisseau de l'Isle d'Antego, qui avoit été pris trois mois auparavant à la hauteur de San-Antonio.
La réponse du Gouverneur fut si courte, & ses regards si sombres pendant toute l'audiance, que cet accueil nous auroit rendu ses intentions suspectes si l'on avoit pu trouver sur nous ou dans notre Vaisseau quelque prétexte pour nous chagriner. Mais dans la confiance que nous avions au bon ordre de nos affaires, nous lui fîmes de nouvelles plaintes de la froideur avec laquelle il s'expliquoit sur le sujet de notre voyage, & nous le priâmes, avec beaucoup de hardiesse, de considerer que les Anglois ne seroient pas toujours disposés à souffrir les injustices & les violences des Espagnols. Il ne fit point un mot de réponse à ce reproche; mais en nous congediant d'un air plus ouvert, il nous assûra que dans l'espace de vingt quatre heures nous connoîtrions ses véritables sentimens.
Nous sortîmes plus contens qu'il ne se l'imaginoit. Il suffisoit pour nous, qu'il eût écouté nos représentations, & que nous pussions tirer de cette audiance un nouveau droit ou plûtôt de nouvelles facilités pour l'execution de nos projets. Mais nous ne nous étions pas défiés depuis que nous étions sortis de notre Vaisseau, que par l'ordre du Gouverneur on avoit fait une très rigoureuse visite de notre cargaison. Les Gardes-Côtes retenus dans quelque respect par les premiers discours de M. Rindekly n'avoient osé pousser trop loin leurs recherches; mais à notre arrivée ils avoient averti le Gouverneur que nous étions chargés d'eau de vie & d'ustenciles. Quoique ces marchandises ne soient pas d'un grand usage dans la Baye de Carthagène ni sur la côte où nous avions été surpris, ce n'étoit pas sans dessein que nous les avions apportées. Nos gens qu'on avoit interrogés, ne s'étoient défendus qu'en protestant qu'ils ignoroient celui du Capitaine, & que nous étions partis de nos Isles dans la seule vûë d'éxecuter notre Commission. Cette réponse à laquelle nous leur avions recommandé de se borner, avoit si peu satisfait les Espagnols, que pendant l'audiance du Gouverneur on étoit entré dans notre logement par son ordre & l'on avoit visité fort curieusement nos papiers. Heureusement que dans ceux de M. Rindekly auxquels on s'étoit attaché plus particulierement; il ne s'étoit trouvé que des observations sans datte sur les moüillages & sur les Côtes. Comme il se reposoit du reste sur mon Journal, il ne jettoit sur le papier que ce qui avoit rapport à la Navigation; & ses mémoires, suivant l'ordre des lieux plûtôt que de celui des jours, pouvoient passer pour le fruit d'un autre voïage, dans tout autre tems qu'il nous auroit plû d'imaginer. La même précaution qui m'avoit fait prendre mon journal en sortant du Vaisseau, m'avoit porté a le mettre dans ma poche en allant à l'audiance. Tout ce que les Officiers du Gouverneur avoient découvert de plus, se reduisoit à des calculs de dépense, & à quelques évaluations où notre or & nos perles étoient nommés. Ce qui suffisoit pour faire naître des soupçons, n'étoit pas capable de donner des lumiéres qui pussent nous être nuisibles. Aussi n'avoit-t-on pris aucun de nos papiers, & nous n'apprîmes avec quelle curiosité on les avoit lûs que par le Mulâtre qui nous servoit depuis que nous l'avions amené de la Havana.
Cependant, comme il n'en falloit pas davantage pour nous faire juger du moins que nous étions suspects, nous attendîmes impatiemment la réponse du Gouverneur. Il se passa deux jours entiers, pendant lesquels nous demandâmes envain la liberté de voir la Ville; le troisiéme jour au matin, les mêmes Officiers qui nous avoient conduits à la première Audience vinrent nous prendre dans le même Carosse. Nous trouvâmes au Gouverneur un visage plus tranquille. Il nous dit à peu près dans les mêmes termes que celui de la Havana, qu'il ne connoissoit point, dans la conduite des Espagnols, d'injustices ni de violences dont les Anglois pussent se plaindre; que les Gardes-Côtes, & les autres Vaisseaux d'Espagne, ne faisoient rien que par les ordres du Roi leur Maître, & dont on ne prît soin d'envoyer des Mémoires fidéles à la Cour de Madrid; que c'étoit-là que nous devions faire entendre nos justifications, ou nos plaintes; mais qu'il doutoit qu'elles y parussent fort justes aussi long-tems; que celle de Londres n'arrêteroit pas les scandaleuses entreprises des Anglois contre les articles les plus formels du Traité. Il ajoûta que ses pouvoirs ne s'étendant pas plus loin, il ne pouvoit nous offrir avec cela que la liberté de partir.
Nous sentîmes combien il seroit inutile, & pour l'interêt de notre Nation, & pour le nôtre, d'insister sur nos demandes. Mais après que nous eûmes pris congé de lui, il nous fit rappeller, & s'étant fait attendre assez long-tems dans une Salle où l'on nous laissa seuls, nous commençâmes à craindre, qu'après nous avoir expediés assez civilement en qualité de Ministres publics, il ne revînt à nous faire quelque mauvaise querelle sur notre cargaison & nos papiers. Il nous parla effectivement de l'un & de l'autre, mais sans y joindre aucun reproche; & passant tout-d'un-coup au dessein qu'il avoit, & qu'il se flattoit, nous dit-il, que nous ne condamnerions pas, de nous faire escorter par ses Gardes-Côtes jusqu'à la Jamaïque, où il ne doutoit pas que nous n'allassions porter directement sa réponse; il nous fit comprendre fort clairement que cette précaution venoit de sa défiance, & que son dessein même étoit de nous la faire sentir. M. Rindekly, mortifié de voir toutes nos espérances reculées par ce contretems, crut se tirer d'embarras en répondant que les ordres dont il étoit chargé l'obligeoient d'aller à Porto-Bello. Je ne m'y opposerai point, reprit le Gouverneur, quoique je puisse vous assurer d'avance que la réponse que vous y recevrez sera conforme à la mienne; mais l'escorte que je vous donne ne vous sera pas moins utile pour cette route, & servira même à vous faire prendre la plus courte & la plus sure. Cette raillerie acheva de nous faire pénétrer ses intentions. Nous consentîmes, sans repliquer, à ce qui pouvoit nous arriver de plus fâcheux.
Mais le plus malheureux dans cette avanture, étoit le jeune Espagnol qui s'attendoit à nous suivre. Il sçut bientôt, par le bruit public, que nous devions être accompagnés des Gardes-Côtes; & dans un désespoir qui ne lui permettoit plus de rien ménager, il vint, les larmes aux yeux, nous apporter ses plaintes. Il ne nous restoit que de la compassion à lui offrir. Cependant, à force de raisonner sur sa situation, l'amour lui fit naître un expédient qui ne nous parut pas sans vraisemblance, & pour lequel nous ne lui refusâmes point notre secours. Ses vuës demandoient de la hardiesse; mais les Amans de cet âge la poussent toujours jusqu'à la témérité. Il lui vint à l'esprit, que ne devant pas craindre qu'on recommençât la visite de notre Vaisseau en sortant du Port, il pouvoit s'y rendre avec sa Maîtresse, dès la nuit suivante; & que de quelque manière qu'on pût expliquer leur fuite, on s'imagineroit d'autant moins qu'ils nous eussent suivis, que le voyage que nous allions faire à Porto-Bello, & la compagnie des Gardes-Côtes, ôteroient toute vraisemblance à cette supposition. Il se flattoit de demeurer caché dans le Vaisseau sous quelque déguisement. Enfin il comptoit encore plus sur notre inclination à l'obliger, dont nous lui avions déja donné des marques.
Les circonstances rendoient sa proposition fort dangereuse. Cependant la bonté de notre cœur l'emporta. Je me souvins de mes filles, & ma tendresse agissant avec plus de force dans l'éloignement, je sentis que j'aurois voulu les rendre heureuses à toutes sortes de prix. La seule restriction que nous mîmes à nos promesses, regarda la manière d'arriver au Vaisseau. Nous consentions à recevoir les deux Amans; mais nous ne voulions pas contribuer à leur fuite, ni qu'on pût même nous accuser d'avoir favorisé leur départ. Spallo, c'est le nom que le jeune homme voulut se donner en quittant Carthagène, ne nous fit ses adieux que jusqu'à la nuit suivante, & partit charmé de l'interêt que nous prenions à sa fortune.
Nous regagnâmes notre Bord à l'entrée de la nuit, sans avoir vû Carthagène autrement que par nos fenêtres. Les trois Gardes-Côtes étoient à l'ancre si près de notre Vaisseau, qu'on s'entendoit de leurs bords au nôtre, sans effort pour prêter l'oreille. Nous convînmes de partir au premier vent qui favoriseroit la sortie du Port. Une partie de la nuit se passa. Au premier souffle du vent que nous attendions, les cris des Espagnols nous ayant avertis de mettre à la voile, je commençois à désesperer que nos jeunes Amans eussent trouvé le moyen de sortir de la Ville. Mais un homme de l'Équipage, que j'avois chargé de tenir les yeux ouverts de ce côté-là, vint me dire à l'oreille qu'il voyoit approcher une Chaloupe. Je tremblai qu'elle ne fût apperçue des Gardes-Côtes. L'amour la conduisoit avec son secours ordinaire, c'est-à-dire avec plus de bonheur que de prudence. Je me présentai moi-même à l'échelle, pour recevoir Spallo & sa Maîtresse. Cette jeune fille étoit tremblante; & lorsqu'ayant mis le pied dans le Vaisseau, son Amant lui eût appris que j'étois leur plus ardent Protecteur, elle se jetta sans réserve entre mes bras, pour me témoigner sa reconnoissance dans les termes les plus passionnés.