Un peu plus loin, au Nord-Ouest étoit située Seville, sur la Côte de la Mer. C'étoit la seconde Ville que les Espagnols avoient bâtie à la Jamaïque. Elle étoit grande. On y voyoit une riche Abbaïe, dont Pierre Martyr, qui a écrit les décades des Indes Occidentales, étoit Abbé. Onze lieues plus loin, à l'Est étoit la Cité de Mellila, le premier lieu où les Espagnols eussent bâti, ou du moins qu'ils eussent honoré du nom de Ville. C'est là que Christophe Colomb fit naufrage, en revenant de Veragua au Méxique. Elle étoit situeé dans la Paroisse de Saint Jacques, qui est l'onziéme, & qui a peu d'Habitans. La douziéme, qui se nomme Sainte Anne, n'est pas mieux peuplée. 13. Celle de Clarendon contient un grand nombre d'Habitans, & ne touche à la Mer d'aucun côté. 14. Sainte Marie, qui suit celle de Sainte Anne, contient Rio novo, où les Espagnols se retirerent après avoir été forcés d'abandonner les parties méridionales de l'Isle. 15. On trouve ensuite Saint Thomas en vallée, où l'abondance répond au soin de la culture, & qui est suivie de Saint George, derniere Paroisse de la Jamaïque. Saint Thomas fait la partie Nord-Est du Païs. On y trouve le Port Francis, nommé par d'autres le Port Antonio, un des meilleurs Ports de la Jamaïque. Il est bien fermé & parfaitement couvert. Son seul défaut est d'avoir une entrée fort difficile, parce que le Canal est trop resserré par la petite Isle de Lynch qui est à la bouche du Port, & qui appartient aux Comtes de Carlille, de la Maison des Stuarts. La Côte du Nord aussi-bien que celle du Sud, ont plusieurs Ports excellents; mais c'est la Côte du Sud qui est la mieux peuplée; l'une & l'autre sont remplies de curiosités naturelles, dont M. le Docteur Sloane a publié la relation, après avoir passé plusieurs années à la Jamaïque.

On pourra connoître tout d'un coup la proportion des richesses de toutes les Paroisses, en jettant les yeux sur la répartition d'une taxe de quatre cent cinquante livres sterling, qui fut levée dans tout le Païs pour l'entretien de leurs Agens en Angleterre.

1.s.d.st.
Port-Royal,491010
Saint André,52175
Sainte Catherine,56163
Sainte Dorothée,2531
Vere,4718
Clarendon,4218
Sainte Elisabeth,5168
Saint Thomas au Nord Est,27100
Saint David,16110
Saint Thomas en vallée,2990
Saint Jean,1583
Saint Georges,3156
Sainte Marie,11137
Sainte Anne,726
Saint Jacques,2168
Kingston,1950

Le terroir de la Jamaïque est bon & fertile dans toutes ses parties, surtout du côté du Nord, où la terre est blanchâtre & mêlée en plusieurs endroits de terre glaise. Au Sud-Est elle est rougeâtre & sabloneuse. Mais en général, le fond de l'Isle est excellent & répond fort bien à l'industrie de ceux qui le cultivent. Les arbres & les Jardins y sont toujours verds, toujours chargés de fleurs ou de fruits, & chaque mois de l'année ressemble pour l'agrément à nos mois d'Avril & de May. Il y a dans toutes les parties de l'Isle, mais particulierement au Sud & au Nord, un grand nombre de Savanas, ou de pleines dans lesquelles il croît naturellement du bled d'Inde. On en trouve jusqu'au centre des Montagnes. C'est comme l'azile des bêtes féroces, quoiqu'il y en ait aujourd'hui beaucoup moins qu'à l'arrivée des Anglois. Les Espagnols y nourissoient de grands troupeaux, qu'ils étoient obligés de garder avec beaucoup de soin, & qui se sont tellement multipliés, qu'on en trouve en plusieurs endroits qui sont devenus tout-à-fait sauvages. Les Anglois en tuerent une prodigieuse quantité, lorsqu'ils se furent emparés de l'Isle, ce qui n'empêche point qu'il n'en reste encore beaucoup dans les Montagnes & dans les bois. Les Savanas peuvent passer pour la plus stérile partie de la Jamaïque; ce qui vient uniquement de ce qu'elles demeurent sans culture. Cependant la seule nature y produit de l'herbe si épaisse que les Habitans sont quelquefois forcés d'y mettre le feu & de la brûler.

Comme la Jamaïque est la derniere des Antilles du côte du Nord, elle est celle dont le climat est le plus temperé; & de tous les Pays qui sont entre les Tropiques, il n'y en a point où la chaleur soit moins incommode. Les vents d'Est, les pluies fréquentes, les rosées de la nuit y temperent continuellement l'air; & jusqu'à la terrible révolution de 1692, on auroit eu peine à trouver au monde un lieu plus agréable & plus sain. À l'Orient & à l'Occident, l'Isle est plus sujette aux vents & à la pluie qu'au Nord & au Sud, à cause de la multitude & de l'épaisseur des forêts. Dans les parties montagneuses l'air est moins chaud, & l'on s'y plaint quelquefois de la fraîcheur excessive des matinées.

Avant le terrible ouragan de 1692, on ne connoissoit point à la Jamaïque, comme dans les autres Antilles, ces tempêtes furieuses qui détruisoient les Vaisseaux jusques dans les Ports, & qui faisoient voler les maisons dans l'air; mais depuis ce tems-là elle est exposée à ce fleau comme les Isles voisines. En général les mois de Mai & de Novembre y sont humides, & l'hyver n'y est different de l'été que par la pluie & le tonnerre, qui sont alors plus violens que dans les autres saisons: le vent d'Est commence à souffler vers neuf heures du matin, & devient plus fort à mesure que le Soleil s'éleve sur l'horison, ce qui facilite le travail à toutes les heures du jour. Les jours & les nuits sont presque égaux en longueur pendant toute l'année, & l'on n'y apperçoit presque point de difference. Voici d'autres observations, qui paroîtront curieuses.

Pendant la nuit le vent souffle de tous côtés à la fois sur l'Isle de la Jamaïque, de sorte que les Vaisseaux ne peuvent alors en approcher sûrement, ni en sortir avant le jour. Lorsque le Soleil se couche, les nuées qui s'assemblent prennent differentes formes, suivant les Montagnes; & les vieux Matelots distinguent vers le soir chaque Montagne par la forme qu'ils voyent prendre aux nuées. On a raison d'attribuer ce Phénomene aux arbres qui attirent ou qui arrêtent les nuées, puisqu'à mesure qu'on rase les forêts, les nuées, & par conséquent les pluies deviennent plus rares & moins épaisses. À la pointe de la Jamaïque, où est situé Port-Royal, il pleut à peine quarante fois dans l'année. Vers Port-Morant, on ne voit guéres d'après-midi sans pluie pendant huit ou neuf mois, à commencer du mois d'Avril, pendant lequel il ne tombe aucune pluie. À Spanish-town, il ne pleut que trois mois dans le cours de l'année.

Les Étrangers qui arrivent à la Jamaïque suent continuellement à grosses gouttes pendant trois quarts de l'année, après quoi cette incommodité cesse. Mais une sueur si excessive n'affoiblit point. La soif, qu'elle procure souvent, s'appaise avec un peu d'eau-de-vie. La plus chaude partie du jour est vers huit heures du matin, lorsqu'il n'y a presque point de vents.

Dans la Plaine, qu'on appelle des Magots, qui est au milieu de l'Isle, entre les Paroisses de Sainte-Marie & de Saint-Jean, lorsqu'il pleut, & que la pluie s'arrête dans les plis de quelque habit, elle se change, dans l'éspace d'une demie-heure, en Magots.[C] Cependant le séjour de cette Plaine n'est pas mal sain; & quoiqu'on y trouve par-tout de l'eau à cinq ou six pieds sous terre, on peut y passer la nuit à découvert sans en recevoir aucune incommodité. Le vent de mer ne se fait point sentir à la Jamaïque avant huit ou neuf heures du matin, & cesse ordinairement à quatre ou cinq heures après-midi. Mais dans les mois d'hyver le même vent souffle quelquefois quatorze jours & quatorze nuits de suite. Alors il n'y a point de nuées, & ce qui tombe du Ciel est seulement de la rosée. Mais pendant le vent du Nord, qui dure quelquefois aussi longtems dans la même saison, il n'y a ni nuées ni rosée. Les nuées commencent vers quatre heures du soir à s'assembler sur les Montagnes, tandis que le reste du Ciel demeure serein jusqu'au Soleil couchant.

Les productions de l'Isle sont les mêmes qu'à la Barbade, & dans la plûpart des Antilles. Mais le sucre de la Jamaïque est plus brillant & d'un grain plus fin. Aussi se vend-il en Angleterre cinq ou six Shellings de plus par cent. En 1670, on ne comptoit à la Jamaïque, que 70 Moulins à sucre, qui en produisoient 2000000 de livres; mais cette quantité est fort augmentée. L'indigo y est en plus grande abondance que dans aucune autre Colonie Angloise. Le cacao n'y est plus aussi bon qu'il étoit autrefois, parce qu'à force d'en planter, la terre ou le fruit s'est alteré. Il faut consulter M. Sloane pour toutes les autres plantes de la Jamaïque. Elle abonde sur-tout en drogues & en herbes médecinales, telles que le gaine, la salse-pareille, la caffe, le tamarin, la vanille, &c. On y trouve des gommes & des racines précieuses. La cochenille, ou plûtôt là plante qui la produit croît aussi à la Jamaïque; mais les Habitans, faute d'industrie, n'en tirent pas beaucoup d'avantage; sans compter que le vent d'Est, qui lui est contraire, l'empêche de parvenir à sa maturité.