Il n'y a peut-être point de Colonie au monde où les bestiaux soient en aussi grand nombre qu'à la Jamaïque. Les chevaux y sont à si bon marché qu'on en achete de fort bons pour sept ou huit francs. Les ânes & les mulets s'y donnent aussi pour rien. Les moutons y sont gros & fort gras. La chair en est fort bonne, mais leur laine n'est d'aucun usage. Elle est d'une longueur extraordinaire & mêlée de mauvais poil. Les chevres & les porcs y sont aussi en abondance, & d'un aussi bon goût que ceux de la Barbade. J'ai déja dit quelle quantité de vaches & de taureaux l'on y trouve dans les Montagnes; mais la difficulté de les tuer fait qu'on en tire des autres Colonies.
Les Bayes, les Étangs, & les Rivières sont remplies des meilleurs poissons de l'Europe & de l'Amérique. Le principal est la tortue, parce qu'on en tire un double avantage. Il s'en trouve une quantité prodigieuse sur les Côtes, à la gauche de Port-Negril, & sur-tout proche des petites Isles de Camaros, où tous les ans il vient plusieurs Vaisseaux des Isles Caraïbes, qui en emportent des carguaison entieres. La chair de ce poisson passe pour la meilleure & la plus saine de toutes les nourritures de l'Amérique. Le Docteur Stubb a remarqué que le sang des tortues est plus froid qu'aucune sorte d'eau de la Jamaïque, ce qui n'empêche point que le battement de leur cœur ne soit aussi vigoureux que celui des animaux les plus vifs, & leurs arteres aussi fermes que celles d'aucune espece de créature. Il n'y a point d'espece d'oiseaux ni de gibier qui manque à la Jamaïque, & l'on y trouve plus de perroquets que dans toutes les autres Isles. Les fleurs, les fruits, & les herbes, y sont les mêmes qu'à la Barbade.
On remarque néanmoins quelques différences singulieres dans leur nature. Les arbres de la même espece ne meurissent point dans le même tems à la Jamaïque; c'est-à-dire, que dans une rangée de pruniers, par exemple, les uns poussent des feüilles & les autres des fleurs, tandis que d'autres portent déja des fruits. On voit souvent les jasmins pousser leurs fleurs avant leurs feüilles, & pousser aussi de nouvelles fleurs après que leurs feüilles sont tombées. Je ne dirai rien du cacao, qui y croît si heureusement. M. Louth a traité cette matiére avec beaucoup d'étendue. Une seule remarque qui fera juger des profits du Cacao, c'est qu'un arpent a valu, pour ceux qui le cultivoient, jusqu'à deux cens livres sterling de revenu. Le Piment est une autre richesse propre à l'Isle, & qui en tire le nom de Poivre de la Jamaïque. M. Sloane lui attribue des qualités merveilleuses pour la guérison de quantité de maladies.
On ne doute point qu'il n'y ait des mines de cuivre; & les Espagnols rapportent que les grosses cloches de Saint Jago viennent des mines du Pays. Pourquoi n'y en auroit-il pas d'argent comme dans l'Isle de Cuba? Mais les Anglois se sont plus attachés a cultiver la superficie de la terre qu'à chercher des trésors incertains dans ses entrailles. Quelques années après mon retour en Europe, un Habitant fort grossier a eu le bonheur de trouver, sur les Côtes, une masse d'ambre-gris qui pesoit cent quatre-vingt livres. M. Louth, en parle dans son second Volume, page 492. & M. Tredway, qui avoit vû cette piece, a laissé aussi par écrit, qu'il y avoit remarqué un bec, des aîles, & quelque partie d'un corps; d'où il concluoit que l'ambre gris, dans son origine, a été quelque créature animée. Il ajoute même qu'un homme de foi l'avoit assuré qu'il avoit vû cette créature en vie; d'autres sont persuadés que c'est l'excrement de la baleine; d'autres, que c'est le suc de quelque arbre, qui se distille sur le bord de la Mer par ses racines.
On pourroit faire beaucoup de sel à la Jamaïque; car il s'y trouve quantité de lieux propres à cette opération. On se borne néanmoins à la quantité nécessaire pour l'usage des Habitans. Dans l'année de mon séjour on y en avoit fait cent mille boisseaux.
Je laisse toutes les differentes sortes d'animaux dont M. Sloane a donné la description. Mais l'impression qui me reste encore du monstre, qui se nomme Alligator, m'oblige de rapporter ce que j'en ai vû. C'est la plus terrible créature que j'aye jamais rencontrée dans mes voyages. Je revenois seul de la maison de campagne de M. Thorough, où j'avois laissé mon fils & ma belle-fille. Une odeur fort agréable, que je sentis au long de la Rivière, me fit bien juger qu'il s'y trouvoit quelque chose d'extraordinaire; mais ne pensant à rien moins qu'à la véritable cause, je marchois sans précaution, lorsque je découvris presqu'à mes pieds une bête dont la seule vûë m'auroit causé le plus vif effroi, quand elle ne m'auroit pas fait rappeller tout-d'un coup ce que j'avois entendu raconter de l'Alligator. Mon bonheur voulut que je ne me trouvasse point dans la ligne directe du monstre, sans quoi je n'aurois jamais échappé à ses cruelles dents. Je retournai tout tremblant sur mes pas, & prenant avec moi mon fils & tous ses gens, nous revînmes bien armés, & nous n'eûmes pas de peine à tuer le monstre, en le prenant comme l'usage en est ordinaire aux Habitans. Il étoit long de dix-huit pieds. Son dos étoit couvert d'écailles impénétrables. J'assistai à l'ouverture qu'on en fit dans la maison de M. Thorough, & je trouvai beaucoup de plaisir à l'odeur qui sortoit de ses entrailles.
Les Alligators sont des animaux amphibies. Ils vivent de chair, & la cherchent avidemment; mais ils dévorent peu d'hommes, parce qu'il est aisé de les éviter. Ils ne peuvent se mouvoir qu'en ligne droite, ce qu'ils font en s'élançant avec beaucoup de vîtesse; mais il leur faut beaucoup de tems pour se tourner. Leur dos est défendu par des écailles si fortes qu'elles sont impénétrables; & la seule manière de les blesser est de les prendre par les yeux ou par le ventre. Ils ont quatre pieds, ou quatre nageoires, qui leur servent à nager & à marcher. On ne leur connoît aucunes sorte de cris; ce qui les fait croire aussi muets que les poissons. Voici leur manière de chasser; ils se tiennent sur le bord des Rivières, pour y attendre les animaux qui y viennent boire, & lorsqu'ils les voyent à leur portée, ils se jettent dessus & les dévorent. Comme ils ressemblent beaucoup à de longues pièces de bois, cette forme trompe facilement les yeux, & rend leur chasse plus certaine. Mais le mal qu'ils sont capables de causer est compensé par l'utilité qu'on tire de leur graisse, qui est admirable pour toutes les maladies des os & des jointures. L'excellente odeur qu'ils exhalent sans cesse est une espece d'avertissement contre leurs surprises; & par un instinct naturel, on voit jusqu'aux bestiaux se détourner lorsqu'ils commencent à la sentir. Ils font leurs petits comme les crapaux; c'est-à-dire, par des œufs, qui demeurent dans le sable sur le bord des Rivières, & qui reçoivent leur fécondité de la chaleur du Soleil. Ces œufs ne sont pas plus gros que ceux des poules-d'inde, & leur ressemblent beaucoup par l'écaille, excepté qu'ils n'ont aucune tache. Dès que les petits en sortent, ils gagnent aussi-tôt la Rivière.
La forme générale des Alligators est la même que celle des Lezards. Il n'y a point de difference non plus dans leur marche. Mais leurs dents sont aussi grandes & aussi fortes que celles des plus grands chiens. Il est surprenant qu'un animal si terrible puisse être tué si facilement. Les Domestiques de mon fils, qui étoient versés dans cette sorte d'expédition, s'en approcherent sans aucune crainte, en observant seulement de le prendre de travers, & de tourner à mesure qu'ils le voyoient s'agiter pour regagner la ligne droite. Avec de grands bâtons armés d'un fer pointu, qu'ils avoient apportés, ils lui firent des blessures si profondes au ventre & derriere les pattes, que nous le vîmes bien-tôt sans autre signe de vie qu'un tremblement qui avoit encore quelque chose d'effroyable.
Entre les curiosités naturelles de la Jamaïque, on compte plusieurs sources d'eau minérale, dont quelques-unes sont naturellement si chaudes qu'on y cuit non-seulement des œufs, mais jusqu'à des écrevisses & des Poulets. On leur attribue des qualités surprenantes, parmi lesquelles on met celle de guérir les maladies vénériennes.
Rien ne donne une si haute idée du commerce de la Jamaïque que le faste des Négocians & des Chefs de Plantations. Ils ne sortent que dans des carosses à six chevaux, précédés & suivis d'une livrée nombreuse à cheval. On y comptoit, pendant mon séjour, soixante mille Anglois, & cent mille Nègres. Les plaisirs y sont les mêmes qu'en Angleterre. Il y arriva, peu de tems avant mon départ, un événement qui dut servir d'exemple à tous les Prodigues. Deux jeunes gens, fils de deux freres, se trouvoient si riches, après la mort de leurs peres, qu'ils passoient pour les plus considérables partis de l'Isle. La passion du jeu, qu'ils entretenoient depuis longtems, leur fit tellement oublier le soin de leurs affaires, & celui de leur établissement, que le jour & la nuit ils étoient enfermés avec des gens moins riches qu'eux, mais plus habiles, qui travailloient ardemment à les ruiner. Quelques parens qui leur restoient, craignant les suites de cette yvresse, & voyant leurs remontrances inutiles, s'adresserent au Gouverneur, pour le faire servir du moins à troubler une societé dont l'exemple pouvoit devenir pernicieux à la jeunesse. Le Duc de Portland entra dans leurs vûës. Il envoya quelques-uns de ses Gardes porter aux Joueurs l'ordre de rompre leur assemblée. Mais ils arriverent dans le tems qu'un des Associés venoit de perdre une très-grosse somme. Le chagrin où il étoit de sa perte, l'ayant porté à faire aux Gardes une réponse fort brusque, ceux-ci la repousserent par d'autres injures, & la querelle devint si vive qu'il y eut de leur part, & de celle des Joueurs, plusieurs personnes dangereusement blessées. Un mépris si éclatant de l'autorité du Gouverneur choqua toute la Ville. Il en fut lui-même si offensé, qu'il fit enlever sur le champ tous les Joueurs qui se trouverent assemblés, entre lesquels les deux Cousins étoient encore. Ils furent conduits à la Prison publique. Mais au lieu de les y renfermer étroitement, on leur laissa la liberté de voir leurs amis; & malheureusement les seuls qui les visiterent furent des gens qui cherchoient moins à les consoler qu'à contribuer à leur ruine. Ils gagnerent tous ensemble les Geoliers par leurs profusions, & la Prison même devint bien-tôt pour eux un lieu de plaisir & de dissipation, où le jeu, la bonne chere, & toutes les autres débauches furent poussées secretement à l'excès. Les deux Cousins s'y marierent avec les deux filles du Geôlier, qui étoient d'ailleurs aimables & fort bien élevées. Mais leur pere, qui croyoit avoir fait la fortune de ses filles, & qui voulut approfondir les affaires de ses Gendres, fut surpris d'apprendre, des Compagnons mêmes de leurs débauches, qu'ils devoient aux uns & aux autres la valeur de tout leur bien. À la vérité, c'étoient les dettes du jeu, qui étoient encore sans autre engagement que leur parole. Cependant il crut devoir s'adresser au Gouverneur, pour assurer du moins la dot de ses filles. Le Duc de Portland, aigri par les Parens mêmes des deux Cousins, qu'étoient au désespoir de leur infâme conduite, renvoya cette affaire au Tribunal ordinaire de la Justice, avec des recommandations particulieres aux Juges pour la pousser vigoureusement. Par leur première Sentence, ils nommerent des Curateurs. Mais ce premier remede ne servit qu'à rendre le mal plus pressant. Le soin qu'ils prirent pour l'éclaircissement du bien des deux Prodigues, fit voir que leurs affaires étoient déja ruinées sans ressource. Le Geôlier, homme violent, fut si desesperé d'avoir si mal placé ses filles, qu'ayant querellé ses deux Gendres dans leur Prison, il en vint aux mains avec eux. La supériorité des forces l'emporta. Ils le tuerent à force de coups, & l'une de ses deux filles, qui se présenta dans ce furieux moment pour le défendre, eut le même sort que son Pere. Mais cette tragédie n'étoit pas terminée. Celui des deux Cousins qui vit sa femme expirante sous les coups de l'autre, tourna aussi-tôt sa rage contre le meurtrier de ce qu'il aimoit. Il le tua dans le même lieu. Une si affreuse scene fut bien-tôt suivie de l'exécution publique du dernier coupable, qui fut condamné quatre jours après à perdre la tête. Ce qui lui restoit de bien, à lui & à son Cousin, fut sauvé des mains des Joueurs, qui n'oserent se présenter pour faire valoir leurs prétentions. La Justice assigna une dot considérable à la Fille du Geôlier qui survivoit, & le reste retourna aux héritiers naturels.