Trois semaines de repos, me retablirent si parfaitement que je fus le premier à parler de notre départ. M. Rindekly n'avoit pas tant perdu le souvenir des Côtes d'Afrique que les désirs de son cœur ne tournassent encore de ce côté-là. Il s'imagina même que dans le regret que je sentois de notre perte, j'aurois plus de facilité à former avec lui quelque nouveau projet, & n'ayant rien de reservé pour M. Speed il me renouvella cette proposition dans sa présence. Mais outre que la cargaison de notre Vaisseau ne nous permettoit pas de risquer témérairement tant de richesses, je commençois à sentir une vive impatience de me revoir à Londres. Les réflexions que notre perte & la douleur même qu'elle m'avoit causée, me faisoient faire tous les jours sur la fragilité des biens de la fortune, m'apprenoient à borner plus que jamais mes désirs, & à me croire trop heureux de pouvoir jouir tranquillement d'une situation aussi douce que celle où j'allois me voir encore. Je considerois que M. Speed, M. King, M. Thorough, après avoir passé toute leur vie à s'enrichir par le commerce, n'en avoient pas d'autre fruit à recueillir que celui que je pouvois déja m'assurer comme eux, & que si j'étois moins riche, je ne laissois pas de l'être assez pour me procurer toutes les douceurs qu'un esprit raisonnable peut attendre des richesses. J'avois sur eux cet avantage qu'étant plus jeune, l'avenir me promettoit plus de tems pour jouir. C'étoit un bien dont je ne pouvois me priver sans folie, puisque j'étois capable de le sentir. Mon Fils & l'aînée de mes Filles étoient heureusement établis. N'étois-je point en état de faire une condition aussi heureuse à mes autres enfans? & pourquoi risquer non seulement ma santé & ma vie, mais la certitude présente de ma fortune pour des espérances incertaines? Je fis entrer d'autant plus facilement M. Rindekly dans ces principes, qu'ils furent secondés par les raisonnemens & les conseils de M. Speed. La tristesse que M. King ressentoit de la mort de sa femme ne l'empêcha point de fortifier mon parti par ses réflexions. Enfin nous remîmes à la voile, avec le seul désir d'arriver promptement en Angleterre. Je n'ose dire que ma modération fut recompensée par la justice du Ciel; mais en passant à la vûë de Madère, nous rencontrâmes une Chaloupe montée de six personnes qui luttoient contre les flots, c'est-à-dire, qui se servoient de toute leur adresse & de toutes leurs forces, pour gagner l'Isle. Les flots leur étoient si contraires que le secours des rames paroissoit peu leur servir. Aussi-tôt qu'ils nous eurent apperçus, ils abandonnerent tout autre dessein, pour se laisser conduire au vent qui les poussoit vers nous. À mesure qu'ils approchoient, nous remarquâmes qu'ils étoient si moüillés par les vagues qu'on ne pouvoit distinguer la couleur de leurs habits. Enfin nous les reçûmes à bord; mais ce ne fut pas sans difficulté. Deux femmes qui étoient dans cette malheureuse troupe tomberent évanouïes, lorsque leur Chaloupe fut accrochée au Vaisseau. Les hommes qui les conduisoient n'étoient guéres dans un meilleur état. Nous apprîmes d'eux en fort peu de mots qu'ils étoient échappés au plus affreux de tous les naufrages, & que voguant depuis deux jours dans la Chaloupe à la merci des flots, ils nous devoient la vie qu'ils recevoient de notre secours. La foiblesse où ils étoient tous ne leur permettant point de parler davantage, ils nous demanderent la liberté de se reposer & le tems de reprendre leurs forces. On tira de la Chaloupe avec eux quelques malles, & un coffre fort pésant, dont ils nous recommanderent de prendre un soin particulier. Dès le même jour, une des deux femmes, qui paroissoit âgée de cinquante ans, mourut entre les bras de l'autre qui étoit sa fille; & des quatre hommes, deux nous parurent si mal que nous esperâmes peu pour leur vie.
Nous leur faisions rendre toutes sortes de soins, sans permettre à notre curiosité de les interroger. À peine avions-nous pû distinguer leur Nation, parce que nous ayant reconnus pour Anglois, ils nous avoient parlé dans notre langue, mais avec peu d'éxactitude; & nous ne nous trompions point en les croyant Espagnols. Pendant trois jours ils eurent toute la liberté qu'ils souhaitoient, dans une cabane qu'on leur avoit abandonnée. Le quatriéme, ils firent prier le Capitaine d'y passer. M. Rindekly qui avoit toujours porté ce titre, ne laissa point de me demander si je voulois paroître pour lui, & m'en pressa même, par la seule haine qu'il portoit aux Espagnols. J'y consentis pour l'obliger. On me fit approcher d'un homme qui paroissoit expirant. Il lui restoit néanmoins assez de voix pour faire entendre le discours qu'il me tint, & à ses Compagnons qui étoient dans la même chambre que lui.
Il me déclara qu'il étoit Espagnol; & qu'ayant commandé longtems un Vaisseau de guerre en Amérique, il revenoit avec sa famille pour jouir en Espagne de quelques richesses qu'il avoit amassées. Il avoit essuié une furieuse tempête, qui l'avoit forcé de se mettre dans sa Chaloupe avec sa femme, sa fille, & trois hommes de son Équipage, & ce qu'il avoit pû sauver de plus précieux. Son Vaisseau avoit péri presqu'au même moment à ses yeux, & l'intérêt de son propre salut, lui avoit fait une cruelle nécessité de s'éloigner du reste de ses gens, dont la plûpart s'étoient efforcés inutilement de gagner sa Chaloupe à la nage. Après avoir erré pendant deux jours, il s'étoit apperçu que la force des vagues lui avoit fait manquer l'Isle de Madère, & nous l'avions trouvé dans les efforts qu'il faisoit pour reprendre le dessus du vent. Il doutoit qu'il y eût pû réussir, puisqu'ayant passé deux jours & une nuit presque sans nourriture, sa vigueur & celle de ses gens étoit aussi épuisée par le besoin que par le travail. J'en pouvois juger par l'état où je les avois trouvés, par la mort de sa femme, & par la sienne qu'il ne sentoit point éloignée. Les trois Espagnols qu'il avoit avec lui étant des domestiques auxquels il n'avoit qu'une confiance médiocre, il se flattoit de pouvoir faire plus de fond sur des gens tels que nous, dont la politesse & l'humanité le prévenoit en notre faveur. Son plus cher trésor étoit sa fille, quoiqu'il n'estimât pas moins de cent mille ducats les coffres qu'il avoit sauvés du Naufrage. Il me la confioit avec tout le bien qui alloit être son héritage; & puisque nous allions passer au long de l'Espagne, il me conjuroit de la remettre dans le premier Port où elle voudroit débarquer. Il ajoûta qu'il plaignoit le sort de cette chere fille, qui alloit se trouver plus étrangere dans sa Patrie qu'en Amérique, & qu'il ne pouvoit trop se reprocher un malheureux voïage qu'il n'avoit entrepris que par l'ambition de paroître en Espagne avec une fortune pour laquelle il n'étoit pas né.
Je l'assurai que dans son malheur, il devoit rendre graces au Ciel de l'avoir fait tomber entre nos mains, & je lui promis avec serment que nous nous ferions un point d'honneur de répondre à sa confiance. Il donna ordre à ses gens d'éxécuter toutes mes volontés, & à sa fille de m'obéir comme à lui. Elle n'avoit pas plus de dix-sept ans. L'abbatement où je la voyois me fit craindre que sa vie ne fut pas plus longue que celle de son pere. Je l'embrassai en lui promettant de prendre pour elle tous les sentimens qui pouvoient adoucir sa perte & faciliter ses affaires. Notre familiarité devint plus étroite après cette explication. J'étois à tous momens dans leur cabane, & je leur rendis toutes sortes de soins; mais le pere n'en eut pas besoin longtems. Je le vis mourir entre les bras de sa fille, après m'avoir repeté, dans les termes les plus tendres, la priere qu'il m'avoit faite de lui tenir lieu de ce qu'elle alloit perdre.
M. Rindekly à qui j'avois rendu un compte fidelle de mes engagemens, n'approuva pas beaucoup la proposition que je lui fis de nous arrêter à Cadis. Il craignoit les Espagnols autant qu'il les haïssoit. Cependant mes promesses étoient si formelles, que l'honnêteté ne me permettoit pas d'y manquer. Je le forçai d'en convenir, & je tirai sa parole qu'il ne s'y opposeroit point. Dans cet intervalle je consolois la jeune Espagnole, qui se nommoit Anna Pelez, & je m'appercevois avec plaisir que mes consolations n'étoient pas inutiles. Elle perdit encore un de ses trois domestiques, & la santé des deux autres ne paroissoit pas plus assurée; mais la sienne se fortifia de jour en jour. Nous commencions à decouvrir les Côtes d'Espagne, sans qu'elle m'eût encore fait connoître ses desseins, & je persistois toujours dans la pensée de nous arrêter à Cadis; mais lorsque je lui en fis la proposition, elle me pria d'écouter ce qu'elle avoit médité depuis la mort de son pere. Elle étoit née, me dit-elle, en Espagne, mais fille d'un soldat, & sans aucune connoissance de sa famille, qui de l'aveu de son pere, étoit fort obscure. Il étoit parti avec elle & sa mere, dans un Vaisseau qui menoit quelques troupes à la Havana, & s'étant distingué par son courage & sa conduite, il étoit parvenu de degrés en degrés à commander un Vaisseau de guerre, sur lequel il avoit trouvé les occasions de s'enrichir. Le désir de s'établir dans sa Patrie, lui avoit fait quitter l'Amérique; & sous la conduite d'un pere, elle n'avoit pas douté qu'elle ne pût trouver quelque agrément en Espagne. Mais le malheur qu'elle avoit eû de le perdre changeoit entierement sa situation. À qui s'adresseroit-elle à Cadis, ou dans une autre Ville, lorsqu'elle n'y connoissoit personne; & si elle cherchoit ses parens dans les Asturies d'où elle sçavoit que son pere étoit originaire, comment pourroit-elle supporter le désagrément de tomber dans une famille vile & pauvre, avec l'éducation qu'elle avoit reçue, & l'habitude où elle étoit de vivre dans le commerce des honnêtes gens! Sa repugnance étoit si forte à paroître en Espagne sans connoissances & sans appui, que dans l'impuissance de retourner sur le champ à la Havana, & remplie de la confiance que celle même de son pere lui avoit inspirée pour moi, elle ne balançoit point à me demander la permission de me suivre en Angleterre. Il n'y avoit point de lieu au monde où elle ne pût vivre heureuse lorsqu'elle y vivroit avec honneur. Je rendrois témoignage de son avanture, & de sa naissance. Je la tenois des mains de son pere. Elle ne doutoit pas qu'avec le caractere d'honnête homme, tel qu'elle devoit me le supposer dans ma Patrie, & le témoignage de tous les gens de notre Vaisseau, je ne pusse contribuer à son établissement.
Sa résolution me parut si bien affermie que je n'entrepris point de la combattre. M. Rindekly & nos autres amis ne manquerent pas de l'approuver. Nous doublâmes la pointe de l'Espagne sans penser davantage à Cadis, & le reste de notre route fut heureux jusqu'à Londres. Je dois remarquer seulement que Mademoiselle Pelez ne gardant plus de reserve avec moi, remit à mes soins tous les biens qui lui restoient de son pere, & qu'elle m'abandonna de même, la disposition de sa demeure & de sa conduite en Angleterre.
J'étois le seul de notre societé qui eût à Londres une maison prête à la recevoir; car M. Rindekly avoit laissé sa femme avec la mienne, qui étoit sa mere, & ne pouvoit pas se donner tout-d'un-coup un autre logement. M. Speed, avec ses deux fils, & M. King, étoient comme étrangers dans leur Patrie, après avoir passé plus de trente ans dans les Indes. Je ne pouvois leur offrir de les recevoir tous chez moi. Mais leur voyant pour moi tant de confiance & d'amitié qu'ils sembloient compter sur mes services pour leurs premiers arrangemens, je dépêchai mon Valet de Gravesend, pour avertir ma femme & Madame Rindekly de notre arrivée, avec ordre de loüer, dans le voisinage de ma maison, trois appartemens, pour M. Speed, M. King, & Mademoiselle Pelez. L'impatience de nos femmes les amenerent au-devant de nous dans un Bateau de la Tamise. Quelle joie de se revoir en bonne santé, après une longue absence & de si dangereux voyages! Madame Rindekly avoit mis heureusement au monde le premier fruit de son mariage, & n'avoit pas manqué de le faire apporter avec elle. Mes deux autres filles n'étoient pas moins aimable que leur aînée, & mon second fils s'étoit formé par une fort bonne éducation. Il faut être pere, mari, & aussi charmés que nous l'étions de tous ces titres, pour juger des transports de M. Rindekly & des miens. Quoique ma femme eût déja pris des mesures pour les appartemens que je lui avois fait recommander, elle avoit conçu que nos amis ne se sépareroient pas de moi le même jour, & ses ordres étoient donnés pour un souper magnifique où nous devions tous nous réünir.
Jamais la joie ne produisit des effets plus vifs & plus naturels. Mademoiselle Pelez s'attacha dès le premier jour à ma famille, & s'en fit aimer comme si j'eusse été véritablement son pere. M. Speed observa beaucoup mes filles, & ses deux fils ne parurent pas moins sensibles aux agrémens de leurs manières & de leur figure. Notre souper fut une des plus délicieuses Fêtes du monde. Mais lorsqu'on parla de se retirer, je fus surpris de voir M. Speed appeller ses deux fils dans une salle voisine, où il fut quelques momens avec eux. Ensuite m'ayant fait prier d'y passer aussi, il m'adressa un discours auquel j'étois fort éloigné de m'attendre. Les obligations, me dit-il, qu'il avoit à mon amitié, le goût qu'il avoit pris pour moi & pour ma famille, & celui que ses deux fils venoient de concevoir pour mes filles, ne lui permettoient pas de remettre au lendemain la proposition de s'unir plus étroitement à moi. S'il l'avoit differée jusqu'à Londres, c'est qu'il avoit souhaité, comme il venoit de s'en assurer heureusement, que ses fils trouvassent dans leur propre cœur des raisons de se conformer à ses volontés. Il ne perdoit pas un moment, parce qu'il prévoioit qu'à mon retour il se présenteroit plus d'un mari pour mes filles. Il me prioit de tenir compte à ses enfans de l'ardeur qu'ils avoient à s'offrir les premiers; & se trouvant riche de soixante mille livres sterlings, il me promettoit de leur en donner chacun vingt-cinq mille, en attendant les dix mille autres, qu'il se réservoit pour vivre, & qu'ils partageroient après sa mort.
Je l'embrassai avec reconnoissance. Mais étant sans empressement pour marier mes filles, qui étoient fort jeunes, & que j'étois bien aise de voir quelque tems autour de moi, je me contentai de lui répondre que sensible comme je devois l'être à tant d'amitié, je m'engageois volontiers à ne pas recevoir d'autres gendres que ses fils. J'ajoutai qu'à l'âge où ils étoient encore, un peu de culture étoit nécessaire à leurs qualités naturelles, & que je travaillerois de mon côté à rendre mes filles plus dignes d'eux. M. Speed prit ce compliment pour une excuse honnête, & m'en marqua tant de chagrin, que partagé entre le penchant que je me sentois pour lui & la crainte de blesser l'inclination de mes filles, je me réduisis à lui demander quelques jours pour laisser naître leur penchant, contre lequel il ne devoit pas souhaiter plus que moi qu'elles fussent à ses fils. Il ne put rien opposer à cette demande; mais pour commencer lui-même à les gagner, il leur fit aussi-tôt présent de quelques diamans d'un grand prix, que je ne les empêchai point d'accepter; & leur offrant ses deux fils, il leur dit galamment que c'étoient deux Amans qu'il leur avoit amenés de l'extrêmité du monde. Ma femme, qui avoit pris de l'inclination pour Mademoiselle Pelez, en apprenant son avanture, & qui craignit les dangers ausquels une personne de son âge pouvoit être exposée dans un appartement de loüage, trouva le moyen de la loger avec mes filles.
Parmi tant de contentemens, j'eus le lendemain un sujet d'inquiétude dont je craignis les suites. Les Parens de l'Écrivain que nous avions emmené n'eurent pas plûtôt appris notre retour, que dans la surprise de ne le pas revoir, & de n'en apprendre aucune nouvelle des gens de notre Équipage, qui avoit été renouvellé entierement depuis sa mort; ils s'adresserent directement à M. Rindekly. Nous avions peu pensé à sa cassette dans un si long intervalle. Cependant elle se trouvoit encore entre les nôtres, & M. Rindekly, après avoir raconté à ses parens les circonstances de sa mort, ne fit pas difficulté de leur remettre tout ce qui lui avoit appartenu. En visitant la cassette, ils y trouverent l'ordre du Ministère, qui concernoit nos entreprises. Des gens avides, qui étoient fâchés que l'héritage de l'Écrivain se réduisît à d'inutiles papiers, s'imaginerent qu'ils avoient quelque récompense à prétendre du Ministre en lui remettant une Piece qui sembloit interesser le Gouvernement. En effet la Cour se rappella les circonstances où elle avoit donné cet Ordre. M. Rindekly reçut, dès le jour suivant, celui de se rendre à Saint James, où le Roi lui-même avoit souhaité de l'entendre. On le pressa beaucoup sur le détail de nos voyages. Il raconta ingénument les entreprises que nous avions formées en divers tems, sans craindre d'avouer les avantages que nous en avions tirés. Il avertit même le Roi que dans la même cassette, où la Commission de l'Écrivain s'étoit trouvée, on trouveroit une description fort étendue de toute la Côte Occidentale de l'Afrique, dont le respect que nous avions crû devoir aux Ordres de la Cour nous avoit empêchés de nous saisir; & ne faisant pas difficulté d'offrir au Roi la lecture de notre Journal, il se fit honneur d'avoir tenté plusieurs projets extraordinaires que la fortune avoit fait réüssir. Le Roi voulut sçavoir pourquoi nous n'étions pas retournés en Afrique après un essai si avantageux. Il répondit que sans y renoncer pour l'avenir, nous avions été refroidis par la difficulté de tomber dans les Cantons qui portent de l'or, après avoir tiré fort bon parti du premier, & qu'assez differens d'ailleurs de la plûpart des Négocians, nous avions sçû borner nos désirs lorsque nos besoins avoient été remplis.