Notre entreprise à la Marguerite surprit beaucoup le Roi. Mais lorsque M. Rindekly lui eut expliqué avec quelle facilité elle nous avoit réüssi, & combien d'autres espérances auroient pû nous réüssir de même si les vents n'avoient été nos plus grands obstacles; il s'étonna beaucoup plus qu'à l'égard du moins des Perles, on laissât recueillir aux Espagnols des richesses dont tous leurs droits n'excluent point les autres Nations, puisque c'est du fond de la Mer qu'elles se tirent, & que dans un élement commun à tous les hommes du monde, elles devoient n'être que le partage du travail & de l'industrie. D'ailleurs, en supposant, par des principes assez reçus à d'autres égards, que certaines parties de la Mer n'ayent pas moins leurs Maîtres que les differens Pays de la Terre, l'état de Pyraterie mutuelle où nous étions depuis longtems avec les Espagnols, justifioit assez nos entreprises. Aussi le Roi regreta-t'il beaucoup nos Perles, & nous permit-il de les mettre au rang des vols continuels dont il demandoit la restitution à la Cour d'Espagne.

L'ambre-gris, dont nous avions rapporté une quantité fort considérable, fut un autre sujet d'étonnement pour le Prince. Il ne concevoit pas, dit-il à M. Rindekly, comment les Marchands Anglois négligeoient une pêche si riche. Un Seigneur qui étoit présent qui n'ignoroit aucune des voyes du commerce, lui répondit, avec vérité, que cette pêche dépendoit beaucoup de la fortune, parce que pour une année heureuse, il s'en trouvoit quinze & vingt qui ne produisoient rien; que les vents apportoient vraisemblablement ces richesses par le roulement des vagues, & que notre bonheur consistoit sans doute à nous être trouvés aux Bermudes dans une excellente année. Il interrogea M. Rindekly, & ses réponses, qui se trouverent d'accord avec les idées qu'il avoit sur cette matiére, lui causerent beaucoup de satisfaction. Le Roi souhaita de voir le plus gros morceau d'ambre-gris que nous eussions trouvé; il pesoit vingt-quatre livres. Nous mîmes en délibération si nous ne devions pas l'offrir à Sa Majesté. Mais, pour m'expliquer franchement, le souvenir des ordres dont on avoit chargé notre Écrivain, nous persuada que nous pouvions nous dispenser de cette générosité. Le Roi fit ôter les Cartes Géographiques aux Héritiers de l'Écrivain, & leur donna une somme honnête pour leur faire tirer quelque fruit du service de leur Parent.

Pendant ce tems-là, les soins que M. Speed se donnoit pour se loger réguliérement, & mettre de l'ordre dans ses affaires, ne l'empêchoient point de suivre les vûës ausquelles il s'étoit attaché. Quelques jours se passerent, pendant lesquels ses deux fils ne s'éloignerent point un moment de ma maison. Je découvris aisément que mes filles les souffroient sans répugnance, & je m'éloignois moins que jamais de ces deux mariages. Mais lorsqu'on vint à s'expliquer ouvertement, il se trouva que celle de mes filles, que l'aîné des Speeds aimoit le mieux, étoit celle qui avoit du goût pour son frere, & qu'il en étoit de même de l'autre. Ce caprice de l'amour suspendit tous nos projets; car malgré l'extrême jeunesse de mes filles, je m'étois rendu au désir de M. Speed, à la seule condition que ses deux fils passeroient un an ou deux à Oxford ou à Cambridge avant que d'entrer dans les droits du mariage. Ils me firent des plaintes de leur malheur, comme s'il eut dépendu de moi d'y remedier. Je m'expliquai avec mes filles, que j'aurois cru trop jeunes encore pour être capables de ces délicatesses de cœur. Mais en m'assurant de leur soumission, elles me protesterent qu'il n'y avoit qu'une déclaration absolue de mes volontés qui pût leur faire surmonter leur inclination.

Je ne vis point d'autre ressource que d'envoyer les jeunes Speeds à l'Université, dans l'espérance que le tems rendroit les uns ou les autres plus raisonnables. Leur Pere y consentit à regret. Nous leur permîmes d'écrire chacun à leur Maîtresse, c'est-à-dire, à celle en faveur de qui leur cœur étoit prévenu; mais après l'aveu que mes deux filles m'avoient fait, elles se crurent autorisées à refuser, chacune de leur côté, des lettres qui ne flatoient pas leur inclination; & ce ne fut qu'après en avoir rejetté plusieurs, qu'elles convinrent de se remettre l'une à l'autre celles de l'Amant qu'elles auroient souhaité. Cette comédie ne fut pas sans agrément pour moi. Mais M. Speed en étoit inconsolable. Dans l'absence de ses enfans, il faisoit leur rolle, en s'efforçant de tourner le cœur de mes filles vers celui dont chacune d'elles étoit aimé. Je lui faisois sentir en vain que ce n'étoit que la moitié de ce qu'il désiroit, puisqu'il n'y avoit pas moins de changement à faire dans le cœur de ses fils.

Il arriva dans mon voisinage un événement qui changea beaucoup toutes nos idées. M.... Chevalier Baronet fut assassiné dans son lit avec les affreuses circonstances qui ont été connues du public. Son Frere, qui étoit sans biens, se trouvant tout-d'un-coup l'héritier de ses richesses & de son titre, me fit l'honneur de venir me demander une de mes filles en mariage. Il s'étoit passé si peu de tems depuis l'infortune de son aîné, que je ne pus me persuader que le désir de se marier lui fût venu tout-d'un-coup. Mes soupçons étoient fortifiés par la demande qu'il me faisoit de la cadette. Elle étoit la plus jolie, quoique sa sœur le fût beaucoup aussi. Je m'expliquai avec politesse, sans m'ouvrir assez pour lui faire connoître mes véritables inclinations. Mais je ne perdis pas un moment pour approfondir la vérité de mes conjectures. Je fis appeller Henriette ma seconde fille, & je lui demandai si elle connoissoit le Chevalier. Sa rougeur m'instruisit mieux que ses réponses. Elle me dit pourtant qu'elle l'avoit vû dans quelques maisons où elle s'étoit trouvée avec sa mere. Je feignis d'être mieux informé. Elle me confessa que depuis trois ou quatre mois il étoit passionné pour elle, & par d'autres demandes, je lui fis avoüer qu'elle avoit reçu ses soins. J'étois si bon pere que la confiance ne devoit rien couter à mes enfans. Mes caresses, aidant autant que mes instances à faire parler Henriette, elle m'apprit enfin qu'elle aimoit le Chevalier, & que le rolle qu'elle avoit joué jusqu'alors à l'égard des jeunes Speeds, n'avoit été que pour servir sa sœur aînée, qui n'avoit pas en effet d'inclination pour celui de ces deux Amans qui en marquoit pour elle. Cet aveu ne me donnoit pas plus de facilité à satisfaire M. Speed, & me jettoit dans un cruel embarras du côté du Chevalier, à qui je n'avois point de raison honnête à donner de mon refus, lorsque tout s'accordoit réellement en sa faveur. Il étoit fort galant homme. Je pris le parti de lui ouvrir naturellement mon cœur, en lui apprenant les engagemens que j'avois avec M. Speed, & la bizarre passion de ses deux fils. Le Chevalier, qui comptoit sur le cœur d'Henriette, ne parut point effrayé de cet obstacle. Il consentit aisément à suspendre ses désirs, sur la seule promesse que je lui fis de ne pas forcer l'inclination de ma fille. Je ne sçai comment je me serois délivré de cet embarras, si la mort du fils aîné de M. Speed n'eût servi au dénoument. L'aînée de mes filles, dont l'inclination pour lui s'étoit fortifiée de plus en plus, tandis qu'il n'en avoit que pour Henriette, en fut quitte pour de la douleur & des larmes; après quoi son cœur se tourna facilement vers celui dont elle étoit aimée. M. Speed, consolé de la perte de son fils par ce changement, ne tarda point à me l'apprendre lorsqu'il s'en apperçut. J'entrai avec joie dans toutes ses propositions, & le Chevalier n'ayant pas manqué de prendre le même tems pour me renouveller ouvertement les siennes, j'eus la satisfaction de voir mes deux filles heureuses par deux mariages aussi favorables à leur goût qu'à leur fortune.

J'aurois eû trop à me louer des faveurs du Ciel, si le cours de tant de prosperités n'eût jamais été interrompu. Trois mois après le Mariage de mes filles, j'eus le malheur de perdre ma femme, que j'aimois avec la plus constante passion. Elle étoit fille du celebre M. Rogers, qui avoit passé vingt ans dans les Cours du Nord, chargé des plus importantes affaires du Gouvernement. Il n'en avoit rapporté qu'un bien médiocre qui s'étoit dissipé avec le mien dans les malheureux engagemens que nous avions pris au sisteme de la Mer du Sud. Comme il vivoit encore dans une heureuse vieillesse, j'avois eu la consolation, de lui procurer une vie fort douce depuis le retablissement de mes affaires. Il me rendit ce service avec usure par les soins qu'il prit pour calmer la douleur de ma perte. Rien n'eut plus de force pour la moderer que son propre exemple. Il me racontoit qu'étant à Copenhague en 1709, il avoit essuié la même disgrâce par un accident beaucoup plus cruel. Il n'étoit pas moins passioné que moi, pour sa femme, & toutes les demarches de sa vie se rapportoient au bonheur d'une personne si chere. Étant au lit avec elle, dans une chambre sans poële, parce qu'elle le n'en pouvoit supporter l'odeur, il l'entendit se plaindre si souvent de l'excés du froid, qu'ayant appellé ses domestiques, il leur donna ordre d'apporter près de son lit un grand bassin de feu rempli de charbons allumés. L'air en devint plus doux, & sa femme s'endormit comme lui; mais en s'éveillant le matin il la trouva morte à son côté. Un malheur de cette nature, dont il se reprochoit d'être la cause, le jetta dans un désespoir si terrible, que n'en écoutant plus que les mouvemens, il resolut de se délivrer de la vie par le même genre de mort qui lui avoit ravi sa femme. Dès la nuit suivante, au lieu d'un bassin de charbon, il en fit mettre plusieurs dans sa chambre, & se faisant un plaisir d'avaler la vapeur empoisonnée, il se flatta de rejoindre bientôt ce qu'il aimoit. Cependant, soit que ses domestiques eussent pris secretement des mesures pour en empêcher l'effet, soit que son temperament se trouvât plus fort que le poison, il ne parvint pas même à causer le moindre desordre dans sa santé. Ce fut en réflechissant sur l'excés où sa douleur l'avoit emporté, qu'il reconnut par degrés que le sort des hommes étant entre les mains du Ciel, il est également contraire à la raison de se plaindre de la mort & de la vie, & que la soumission seroit indispensable quand elle ne seroit pas nécessaire. Cependant les plus sages réflexions ont si peu de force contre le sentiment, que j'eus besoin d'une année entiere pour mettre quelque modération dans mes regrets.

Je n'étois pas d'un âge auquel on pût donner encore le nom de vieillesse. J'avois quarante-deux ans, & la fatigue de mes voïages n'avoit point été assez violente pour alterer mon temperament. Cette raison m'avoit fait penser, après la mort de ma femme, que la bienséance ne permettoit plus à Mademoiselle Pelez de vivre chez moi, & sa propre vertu lui avoit fait naître là dessus des scrupules. Cependant M. Rogers même, qui demeuroit aussi dans ma maison, & mes filles, qui y étoient continuellement, furent d'avis que ce changement n'étoit pas nécessaire. Leur conseil renfermoit d'autres vûës que je ne penetrois pas. Ils avoient jugé que la confiance & l'amitié qu'ils voyoient pour moi à Mademoiselle Pelez, pouvoit être utile à ma consolation, & que tôt ou tard je penserois peut-être à me lier plus étroitement avec elle. Ils m'aimoient; ils me devoient tous leur bonheur; leur passion commune étoit de contribuer au mien. Ce ne fut pas tout d'un coup néanmoins qu'ils me firent l'ouverture de leurs idées. Ils commencerent par Mademoiselle Pelez, dont ils voulurent connoître les dispositions. Après avoir employé beaucoup d'adresse à les presentir, ils crurent s'appercevoir que son attachement pour moi étoit aussi propre que l'amour à lui faire recevoir agréablement la proposition de notre mariage, & de ce moment, ils s'attacherent tous ensemble à m'en inspirer le désir. Je n'ai pas compté de combien cette entreprise avoit précedé la guerison de ma tristesse; mais il est certain que je fus très longtems sans comprendre leurs intentions. Je voyois dans Mademoiselle Pelez des bontés & des soins que je n'attribuois qu'à son amitié. Mes enfans ne s'éloignoient pas un instant de chez moi, pour lui donner la facilité d'être incessament comme eux dans mon appartement. Je m'applaudissois de l'excellence de leur naturel, & je ne demandois pas au Ciel d'autres plaisirs ni d'autres biens.

Enfin M. Rogers crut l'amour satisfait & la bienséance remplie par une année de deüil. Il me proposa naturellement, pour la satisfaction de mes enfans & pour la mienne, de m'engager dans un second mariage; & sans me laisser le tems de répondre, il me parla de Mademoiselle Pelez comme d'une femme à qui il verroit occuper avec joie la place de sa fille. Je laisse toutes les objections qui furent prises encore de ma perte; mais lorsque la raison m'eût fait confesser que les plus justes douleurs ne peuvent être éternelles, j'eus peine à me persuader qu'une fille de vingt ans pût accepter l'offre de ma main. On n'attendoit que cette difficulté pour m'assurer qu'on ne tarderoit point à la détruire. Sur le champ M. Rogers passa chez Mademoiselle Pelez; & me l'ayant amenée, je fus surpris de lui entendre dire, que la proposition qu'elle venoit de recevoir étoit ce qui pouvoit lui arriver de plus heureux. En vain je combattis & ses bontés, & mes propres désirs, qu'un incident si flatteur fit naître avec plus d'empressement que je ne m'en serois défié. Je lui representai mon âge, sa jeunesse & ses esperances. Enfin lui entendant repeter qu'elle se devoit toute entière à son père & à son bienfaiteur, je lui proposai mon Fils, qui n'avoit besoin que de peu d'années pour être en état de lui offrir son cœur & de l'épouser avec plus d'égalité. Elle se plaignit d'être moins heureuse à m'inspirer de la tendresse que de la génerosité & de la compassion, & la fin de ce combat fut de regler le jour de notre mariage.

Je me dois ce témoignage, que l'estime & l'amitié étoient encore les seuls sentimens qu'elle m'eût inspirés. Ma complaisance pour mes enfans fit le reste. Mais que de charmes ne decouvris-je point dans cette aimable Espagnole, lorsqu'elle m'eût rendu le maître de son cœur & de tout son bien. Tout ce que je devois à la fortune ne me parut pas comparable à ce nouveau bienfait. Aussi ne puis-je représenter la douceur de ma vie, ni l'air de prospérité & de joie qui sembloit distinguer ma famille entre les plus heureuses de Londres. Il ne me restoit qu'un fils, dont l'établissement ne pouvoit me causer d'inquiétude. Mon Étoile me dispensa encore de ce soin, en lui procurant une fortune independante de moi.

Ma femme m'ayant donné un fruit de notre mariage dès la première année, il sembloit que cet accroissement d'héritiers retranchât quelque chose aux espérances de mon Fils. Quoique je fusse assez riche pour ne pas craindre de laisser pauvre aucun de mes enfans, je songeai aussi-tôt à faire tout ce qui dépendroit de moi pour celui qui avoit les premiers droits à mes soins. Je pensois à lui ceder la part que j'avois au fond du commerce de la Jamaïque, & même à le faire partir pour cette Colonie avec un Vaisseau richement chargé dont je voulois lui abandonner la propriété. Mais l'amitié avoit déja pourvû à son établissement dans le cœur de M. King. Ce riche vieillard se trouvoit sans autres héritiers que des parens qu'il connoissoit à peine, & dont la parenté même étoit fort obscure. Il avoit pris de l'inclination pour mon Fils. Aussi-tôt qu'il m'en vit un de ma seconde femme, il forma la résolution d'adopter l'autre; & ce qui n'étoit encore qu'un projet pour l'avenir, lui parut une nécessité pressante lorsqu'il eut appris que je destinois mon fils pour la Jamaïque. Il ne s'ouvrit à moi que pour obtenir mon consentement; & sans me communiquer le détail des articles, il institua, par un Acte dans les meilleures formes, mon fils pour son héritier principal. Sa succession valoit mieux que tout mon bien. Aussi mit-il, pour la première clause de l'adoption, que mon fils renonceroit à mon héritage, & prendroit même son nom en se mariant. Il n'eut pas la consolation de joüir longtems du fruit de sa générosité; mais ne voulant pas quitter la vie sans avoir achevé son ouvrage, il souhaita au lit de la mort de voir célébrer à ses yeux le mariage de l'héritier qu'il s'étoit donné. Il avoit consulté ses inclinations pour lui choisir une femme qui n'étoit pas sans bien, & qui méritoit encore plus l'attachement d'un honnête homme par son esprit & son mérite. Cependant comme les plus belles espérances se trouvent quelquefois démenties par l'événement, ce mariage n'a pas été le plus heureux de ma famille, & divers incidens, qui n'ont eu que trop d'éclat, ont conduit enfin mon fils & sa femme à leur séparation.