Pendant six ans qui s'étoient passés depuis mon retour des Indes jusqu'à la séparation de mon fils & de sa femme, je n'avois pas eu d'autres chagrins que ceux que j'ai rapportés, & comme ils étoient des suites nécessaires de la condition humaine, j'avois trouvé dans les circonstances de ma situation de quoi me consoler. Mais cette première altération de la paix de ma famille, & l'impuissance où je me vis, après beaucoup de soins, d'y apporter du reméde, fut une source de chagrins qui a répandu de l'amertume sur toute ma vie. Peu de tems après je fus un peu dédommagé par le retour de mon aîné, qui après la mort de M. Thorough, son beau-pere, prit le parti de laisser toutes ses affaires entre les mains d'un Facteur, & de revenir à Londres avec sa femme. Leur fortune, qui étoit déja fort considérable, n'avoit fait qu'augmenter par son application. Mais il s'étoit engagé fort avant dans les nouvelles entreprises de la Georgie; & quand le désir de se revoir dans le sein de sa famille n'auroit pas suffi pour le rappeller en Angleterre, son interêt l'auroit obligé d'y revenir pour solliciter la Cour en faveur de la nouvelle Colonie.
Il étoit un des principaux membres de l'honorable Compagnie qui avoit entrepris de peupler, sous le titre de Georgie, tout ce grand espace qui est au Sud de la Caroline, entre la Rivière de Savannah, celle d'Alatamaha, & les Monts Apalaches. D'une Rivière à l'autre on compte environ cent milles; & dans l'enfoncement, depuis la Mer jusqu'aux Monts, on n'en compte pas moins de trois cens. Vers la fin du mois d'Août 1732, le Chevalier Gibert Heathcote avoit obtenu une Charte de Sa Majesté pour l'établissement régulier de cette Colonie. Il en fit avertir le public, pour engager d'autant plus, dans son entreprise, les personnes riches & charitables, qu'il se proposoit, avec l'utilité de sa Compagnie, d'aider une infinité de pauvres familles, en leur procurant le moyen de subsister par leur travail. Sans compter que l'espérance qu'on avoit de tirer de la soie de la Georgie, & d'épargner par conséquent à l'Angleterre plus de cinq cens mille livres sterling qu'elle fait passer tous les ans en Italie pour s'en procurer, étoit un avantage considérable pour notre commerce. Mon fils, qui demeuroit encore à la Jamaïque, se sentit porté, par un penchant particulier, à mettre une grosse somme dans cette association, sur-tout lorsqu'il eut appris que le Parlement l'avoit encouragée jusqu'à fournir dix mille livres sterling. Comme il avoit eu continuellement les yeux sur les essais du premier embarquement, il me communiqua ce qu'il crut propre à orner le Journal de mes Voyages.
Le 6 de Novembre de la même année, le Capitaine Thomas partit de Londres, à bord de l'Anne, Vaisseau de deux cens tonneaux, avec cent hommes destinés à jetter les fondemens de la nouvelle Colonie. Ils emportoient toutes sortes d'instrumens, d'armes & de munitions. Le 15 M. Jacques Oglethorpe, un des Directeurs, qui étoient au nombre de vingt trois, parmi lesquels on comptoit Mylord Antoine Shaftsbury, Mylord Jean Percival, Mylord Jean Tyrconnel, Mylord Jacques Limerick, & Mylord Georges Carpenta, se rendit à Gravesend où il s'embarqua sur le même Vaisseau, & le 15 de Janvier de l'année suivante, ils arriverent heureusement à la Caroline.
Le Gouverneur de cette Province leur fit un accueil favorable. Il chargea M. Middleton, Pilote du Roi, de conduire leur Vaisseau à Port-Royal; il donna des ordres pour faire accompagner de-là l'Équipage jusqu'à la Rivière de Savannah, & ses soins allerent jusqu'à faire construire, sur leur route, des cabannes pour les loger pendant la nuit. En dix heures ils arriverent à Port-Royal. Le 18 M. Oglethorpe prit terre dans l'Isle de Trench, & laissa une garde sur la pointe de cette petite Isle qui commande le Canal, & qui est à moitié chemin, entre Beaufort & la Rivière de Savannah. M. Watts, Lieutenant d'une Compagnie Franche de Beaufort, M. Farrington, Enseigne, & d'autres Officiers des Places voisines, se joignirent encore à lui pour l'escorter; enfin ils arriverent le vingt à la vûë de la Rivière de Savannah, & leur première entreprise fut de choisir un lieu pour s'établir. Ils s'arrêterent à dix milles au-dessus de l'embouchure. La Rivière forme dans ce lieu une belle demie-lune en tournant au Sud. La Plaine est large de cinq ou six milles sur la longueur d'un mille. On peut faire remonter jusqu'à ce lieu des Vaisseaux qui demandent douze pieds d'eau. Ce fut au centre de la Plaine, sur le bord de la Rivière, que M. Oglethorpe résolut de former une Ville. Le Paysage y est d'une beauté infinie.
Toute la Colonie s'y étant rassemblée le 1 de Février, on se logea sous des tentes pour commencer par le travail des fortifications. À cinquante milles, au long de la Rivière, est une petite Nation Indienne qu'on avoit eu la précaution de gagner par des caresses & des présens; de sorte que l'entreprise fut poussée sans aucune crainte. On avoit même plusieurs raisons d'esperer que ces Indiens reconnoîtroient la Jurisdiction de l'Angleterre, & dans une espece de Traité qu'on avoit fait avec eux, on étoit convenu qu'on leur apprendroit notre méthode de cultiver la terre, & qu'on prendroit leurs enfans pour les instruire dans nos Écoles. M. Oglethorpe donna le nom de Savannah à sa Ville, par la seule raison qu'elle est sur cette Rivière. Il n'en eut pas d'autre non plus pour choisir ce lieu que l'agrément de sa situation, & la persuasion qu'il seroit fort sain, parce qu'il avoit remarqué que les arbres n'y étoient pas couverts de mousse, ce qui marque beaucoup d'humidité.
Tandis qu'on s'animoit au travail, M. Oglethorpe vit arriver de la Caroline le Colonel Bull, chargé d'une Lettre de M. Jones, Gouverneur de cette Province, pour lui apprendre ce que le Conseil de Charles-town vouloit faire en faveur du nouvel établissement. M. Oglethorpe résolut, sur cet avis, de se rendre lui-même à Charles-town. Mais avant que de s'éloigner de ses gens, il traça les rues, la place des maisons, celle du marché. La première maison fut faite entiérement de planches.
Les secours que M. Oglethorpe reçut à Charles-town, consisterent en bled, en semences, & dans une somme d'argent, qu'il employa aussi-tôt à se fournir de bestiaux. Il retourna aussi-tôt à Savannah par la Maison du Colonel Bull, qui est située sur la Rivière Ashley, où il reçut la visite de M. Guy, Ministre de la Paroisse de Saint Jean, qui lui apporta une honnête contribution de ses Paroissiens. En arrivant à Savannah, il trouva que M. Wiggan, son Interprète, avoit commencé un Traité fort avantageux avec les Creeks, Nation Indienne composée autrefois de dix Tribus, mais réduite aujourd'hui à huit, qui ont chacune leur Roi, quoiqu'elles vivent dans une étroite alliance, & qu'elles parlent la même langue. M. Oglethorpe reçut les Chefs de cette Nation dans une des maisons de sa nouvelle Ville. Il y avoit un air de dignité dans leur cortege:
De la Tribu de Coweta |
| Yahou Lakee, Roi de la Tribu, qu'ils appellent Mico. |
| Essaboo, Chef de la Guerre. |
| Huit Hommes de suite & deux Femmes. |
De la Tribu de Cussetas |
| Cusseta, Roi ou Mico. |
| Tatchiquatchi, Chef de la Guerre. |
| Quatre Hommes de suite. |
De la Tribu d'Owseecheys |
| Ogecse, Mico. |
| Neathlouthko, Chef de la Guerre, & Ougaki, Conseiller. |
| Trois Hommes de suite. |
De la Tribu de Cheechaws |
| Outhletebva, Mico. |
| Thlauthothlukce, Chef de la Guerre, Figer & Sootamilla, autre Chefs. |
De la Tribu d'Echetas |
| Chutabeeke & Robin, deux Chefs de Guerre. Le second avoit été élevé parmi les Anglois. |
| Quatre Hommes de suite. |
De la Tribu de Palachucolas |
| Gillatee, Chef de la Guerre. |
| Cinq Hommes de suite. |
De la Tribu d'Oconas |
| Oeckachumpa, Mico. |
| Coowoo, Chef de la Guerre, & quatre Hommes de suite. |
De la Tribu d'Enfaule |
| Tomanmi, Chef de la Guerre, & quatre Hommes de suite. |
Tous ces Indiens s'étant assis, Oeckachumpa, vieillard d'une fort haute taille, fit un discours, qui fut interpreté par M. Wiggan & M. Musgrove. Il commença par reclamer toutes les terres qui sont au Sud de la Rivière de Savannah, comme l'ancienne possession des Creeks Indiens. Il dit ensuite que quoique leurs Peuples fussent pauvres & ignorans, celui qui avoit donné la vie aux Anglois l'avoit donnée aussi aux Creeks, mais qu'à la vérité celui qui avoit donné la sagesse aux uns & aux autres en avoit donné beaucoup plus aux Blancs; qu'il étoit persuadé que le grand pouvoir qui résidoit au Ciel, (en prononçant ces paroles il étendit les bras, & il leva le son de sa voix) avoit envoyé les Anglois dans le Pays pour l'instruction des Indiens, & pour celle de leurs femmes & de leurs enfans; que par conséquent les Indiens leur abondonnoient volontiers les Terres dont ils ne faisoient pas d'usage; que ce n'étoit pas seulement sa propre opinion, mais encore celle des sept autres Tribus qui composoient la Nation des Creeks, & qui avoient envoyé leurs Chefs avec des présens de peaux, qui étoient toute leur richesse. À ces mots, tous les Chefs jetterent un paquet de peaux devant M. Oglethorpe. Le Prince Creck ajouta, que c'étoit ce que sa Nation possedoit de plus précieux, & qu'elle l'offroit de bon cœur aux Anglois. Il finit en remerciant M. Oglethorpe du bon accueil qu'il avoit fait à un Creck, nommé Tomochichi, qui étoit son parent, & fort brave homme, dit-il, quoiqu'il eût été banni par la Nation des Crecks. Il dit encore qu'il n'ignoroit pas que la Nades Cherokees avoit tué quelques Anglois; mais que si M. Oglethorpe en marquoit quelque désir, les Creeks feroient une incursion dans leur Pays, ravageroient leurs maisons, & tireroient d'eux une pleine vengeance.
Aprè& cette Harangue, Tomochichi, qui étoit dehors avec quelques Indiens de sa suite, se présenta dans l'Assemblée. C'étoit un homme de fort bonne mine. Il fit une profonde inclination à M. Oglethorpe, & lui dit: J'étois un malheureux banni. Je me suis adressé à vous dans ma pauvreté, avec l'espérance que vous m'accorderiez quelque part à cette Terre, proche le tombeau de mes Ancêtres, mais non sans crainte qu'étant plus fort que moi vous ne me causassiez quelque mal. Vous m'avez reçu humainement; vous m'avez donné de la nourriture & des terres.