Tel étoit l'état de la Georgie en 1733, lorsque mon fils revint de la Jamaïque à Londres. Il s'employa aussi-tôt pour obtenir du Ministère, de nouveaux secours d'hommes & de provisions, & sur tout pour procurer à la Colonie quelques pièces d'artillerie, sans lesquelles on n'est jamais sûr de contenir les Indiens dans la soumission. Mais l'année suivante, M. Oglethorpe arriva lui-même à Londres, ayant à Bord le Mico Tomochichi, la Reine Senauki sa femme, le Prince Toonakouki leur neveu, avec Hispilli, Chef de la Guerre, & cinq autres Chefs, nommés Apakouski, Stimalcki, Sintouki, Stingvitski, & Umpiki. Ils furent logés à l'Office de Georgie, dans la Cour du vieux Palais, où l'on prit soin qu'il ne leur manquât rien. On les fit habiller proprement, & la Cour étant alors à Kensington, ils y furent conduits par les Officiers du Roi. Tomochichi présenta au Roi quantité de plumes d'aigles, qui sont le plus respectueux de leurs présens, & lui fit ce discours.

»Je vois aujourd'hui la Majesté de votre face, la grandeur de votre Maison, & le nombre de votre Peuple. Je suis venu pour le bien de toute la Nation, qui se nomme les Crecks, renouveller la paix qu'ils ont depuis longtems avec les Anglois. J'ai fait un long voyage dans mes vieux jours, quoique je n'en aie aucun avantage à recueillir pour moi-même. Je suis venu pour le bien des enfans de la Nation des Crecks, afin qu'ils puissent être instruits dans la science des Anglois. Ces Plumes sont des Plumes d'Aigle, qui est le plus léger de tous les Oiseaux, & qui fait le tour de toutes les Nations. Elles signifient parmi nous la paix & l'union. Nous vous les présentons, ô grand Roi, comme le signe d'une Paix éternelle. Ô grand Roi, s'il vous plaît de me charger de vos ordres, je les rapporterai fidellement à tous les Rois de la Nation des Crecks.»

Le Roi fit une réponse gracieuse à ce discours, en assurant Tomochichi de son amitié & de sa protection. Le jour suivant un Indien de sa suite mourut de la petite vérole, & fut enterré à la mode de leur Pays, dans le Cimetiere de Saint Jean. On enveloppa le corps dans deux couvertures de laine; on mit une planche dessus & une dessous, qui furent liées avec une corde, & dans cet état on l'enferma dans un cercueil. Il n'y eut de présent à la sépulture que Tomochichi, trois ou quatre de ses gens, le Marguillier de l\'Église de Saint Jean & le Fossoyeur. Lorsque le corps fut mis dans la fosse, on y jetta les habits du mort, avec quantité de colliers de verre, & quelques pièces d'argent. On n'oublia point d'y jetter aussi une petite plaque de cuivre, sur laquelle on avoit gravé le nom du mort, sa Nation & le sujet de son voyage.

Les Ambassadeurs Creeks passerent quelques mois en Angleterre, pour attendre un secours extraordinaire qui se préparoit du côté de l'Allemagne, & que les sollicitations de mon fils ne servirent pas peu à faire recevoir. C'étoient des Emigrans de l'Archevêché de Saltzbourg, qui ne firent pas difficulté d'aller à l'extrêmité du monde pour se dérober aux persécutions de leur Archevêque. Ils s'embarquerent, avec Tomochichi & toute sa suite, à bord du Vaisseau le Prince de Galles, sous le commandement du Capitaine Georges Dumbar, qui étoit un des meilleurs amis de mon fils. Ils arriverent le 27 de Décembre à Savannah, d'où M. Dumbar écrivit aussi-tôt cette Lettre à mon fils.

Nous avons heureusement atteint la Côte de la Georgie, & les rives de la Savannah. En débarquant dans la nouvelle Ville du même nom, j'appris que les Espagnols avoient passé la Rivière d'Ogeeche; je remis à la voile aussi-tôt pour aller faire mes observations sur les Côtes. Tomochichi m'auroit accompagné si ses affaires ne l'avoient forcé de retourner chez les siens; mais trois Chefs de la même Nation se sont offerts à me suivre, & sont effectivement avec moi.

Le 8 de Janvier, j'arrivai à Thunderbolt, où les Habitans de cette Colonie ont si bien nettoyé le terrain & l'ont semé avec tant d'industrie, qu'ils ne peuvent manquer de recueillir une Moisson abondante à la première saison. Ils y ont déja bâti plusieurs maisons, & tous leurs projets s'avancent fort heureusement. Le soir je passai à Skidaway, où les progrès me parurent encore plus considerables, soit pour la culture des terres, soit pour la construction des édifices. On s'est d'ailleurs assez bien fortifié dans ces deux nouvelles Places de la Georgie. La garde s'y fait la nuit & le jour avec une régularité extrême. J'ai laissé, suivant mes ordres, quatre canons dans chacune. C'est autant qu'il est nécessaire pour tenir les Indiens dans le respect. Le 9 je continuai ma route, & sortant de la Savannah, je pris au Sud, en visitant non seulement les Côtes, mais toutes les petites Isles, jusqu'à celle de Jekil qui est à l'embouchure de la riviere d'Altamaha; mais je ne trouvai nulle part ni d'Espagnols ni d'autres Ennemis, & les Indiens que je rencontrai me comblerent de caresses. Je suis retourné le 19 à Savannah, d'où je vous écris par le Hopewell, qui va mettre à la voile. Je ferai ici ma carguaison. Je suis en marché pour 800 barils de ris, pour de la poix, du tar, & d'autres productions naturelles de la Georgie, dont j'espere de l'avantage. Que ne doit-on point attendre de cette belle Colonie, lorsqu'elle sera fortifiée & soigneusement cultivée?

Au mois de Mai 1735, les Habitans de Savannah avoient fini presqu'entierement leur Fort, & leurs maisons, dont la plûpart sont de brique, étoient déja en fort grand nombre. Au commencement de Janvier de l'année suivante, cent cinquante Montagnards Écossois arriverent à Savannah, dans le dessein de s'établir sur la frontiere de cette Colonie qui touche aux Terres des Espagnols. Ils s'arrêterent quelque tems à Savannah, pour attendre M. Oglethorpe qui devoit y retourner de Londres; mais ennuiés de son retardement, ils se rendirent d'eux-mêmes sur les bords de la riviere Alatamaha, & s'y firent un établissement à douze mille de la mer. Ils commencerent par construire un petit Fort, où ils mirent quatre pièces de canon qu'ils avoient apportées. Ils bâtirent un Corps-de-Garde, un Magasin, une Chapelle, & plusieurs Barraques ausquels ils donnerent le nom de Darien.

Le 5 de Février, deux Vaisseaux, l'un nommé le Symonds, sous le Capitaine Cornish, & l'autre Thelondon Marchant, sous le Capitaine Thomas, ayant à bord M. Oglethorpe & trois cens hommes, passerent la Barre de Tybée, & mirent à l'ancre dans la route de Savannah. M. Oglethorpe visita l'Établissement de Tybée, pour en reconnoître les progrès. Le 6, il arriva au Port de Savannah, où il fut reçu, avec une décharge de l'artillerie, par tous les Citoyens sous les armes. Son premier soin fut de faire bâtir une Église solide, & construire un Quai au long de la Rivière. Il forma une Compagnie de cent hommes pour achever les fortifications, & pour percer des chemins de communication d'un Établissement à l'autre. Outre celui des Saltzbourgeois, qui avoient fondé une Ville nommé Ebenezer, celui des Écossois, qui portoit le nom de Darien, & ceux de Anglois, qui s'étant dispersés dans les endroits les plus fertiles du Pays, en avoient formé plusieurs autres dont j'ai déja rapporté les noms. Une Colonie de Suisses rassemblés à Calais en 1734, où les Vaisseaux d'Angleterre les étoient allé prendre avec la permission de la Cour de France, & rendus enfin à la Georgie dans le cours de la même année, avoit jetté aussi les fondemens d'une Ville nommée Purysbourg, du nom de M. Pury leur Chef.

Le 7, tous les Chefs de la Colonie Suisse, dont les principaux étoient M. Hutor, Berenger de Beausain, M. Holzindorff, & M. Fissley Dechillon, vinrent faire leurs complimens à M. Oglethorpe, & lui communiquer l'état de leur établissement. Le jour suivant M. le Baron Vankeek, Chef des Saltzbourgeois, accompagné de deux Ministres, vint d'Ebenezer, à la priere de son Peuple, pour supplier M. Oglethorpe de trouver bon que leur Établissement fût transféré du lieu où il étoit, à l'embouchure de la Rivière, & que les nouveaux Saltzbourgeois qui étoient arrivés avec lui eussent la liberté de se joindre à leur Colonie. M. Oglethorpe se rendit à Ebenezer avec le Baron, pour examiner les raisons qu'ils avoient de souhaiter ce changement. La distance est d'environ une journée de chemin. Il fut surpris de trouver déja un pont de brique, long de quinze pieds & large de dix, bâti sur la riviere, quatre bons édifices de charpente pour l\'Église & les Écoles, un Magasin public, un Corps de Garde, & quantité de maisons, que les Saltzbourgeois étoient resolus d'abandonner pour s'établir dans un autre lieu. Il s'efforça de leur ôter cette pensée; mais leurs raisons leur paroissant les plus fortes, il fut obligé de se rendre à leurs prieres & à leurs larmes. Le lieu où il leur permit de fonder une autre Ville a pris le nom du nouvel Ebenezer. M. Oglethorpe alla prendre possession le 12, de l'Isle de Saint Simon, où il arriva en deux jours. Il y laissa du monde pout bâtir un Fort & s'y former aussi un établissement.

Ensuite il visita les Écossois dans leur Ville de Darien, dont il trouva les ouvrages fort avancés, & la campagne déja changée de forme aux environs. Étant retourné quelques jours après à l'Isle de Saint Simon, il n'admira pas moins la diligence des gens qu'il y avoit laissés. Le Fort dont il avoit tracé le plan devoit être flanqué de quatre Bastions, défendus par un large fossé & par quelques ouvrages exterieurs. Il avoit déja pris la forme, & l'entreprise fut achevée au mois d'Avril de la même année. Derriere le Fort, M. Oglethorpe marqua le lieu d'une bonne Ville; & distribuant le terrain à ses gens, il les exhorta à profiter de la saison pour la culture des terres autant que pour les édifices.