Après son retour de l'Isle de Saint Simon, le Mico Tomochichi & son neveu vinrent le visiter à Savannah avec un corps de leur Nation, & lui apporterent une si grande quantité de Chevreuils, que pendant plusieurs jours toute la Colonie n'eut pas d'autre nourriture. Ils lui dirent que leur dessein étoit d'aller à la chasse du buffle jusqu'aux frontieres des Espagnols. Mais jugeant par quelques mots qui leur échaperent, qu'il pensoient à tomber sur les Gardes de l'Espagne, il leur proposa, dans cette crainte, de partir avec eux & de les accompagner. Tomochichi le prit au mot, en lui disant qu'il étoit bien aise de lui faire voir jusqu'où s'étendoient les Terres de sa Nation. Le premier jour ils le conduisirent dans une Isle qui est à l'entrée du Sund de Jekil, où il fut charmé de la situation d'un lieu qui lui parut commander absolument les embouchures de cette Rivière. Il y laissa un parti d'Écossois, sous la conduite de M. Hugh Mackay, & leur ayant tracé le plan d'une Ville, il la nomma Saint André. Toonakouki, neveu du Mico, ayant tiré par hazard une montre qu'il avoit reçuë à Londres de M. le Duc Cumberland, on en prit occasion de donner à l'Isle le nom d'Isle de Cumberland.

Le jour suivant, ils passerent le Clothogotheo, qui est une branche de la Rivière d'Alatamaha, après laquelle ils découvrirent une autre Isle, de la longueur d'environ seize milles, qui charma leurs yeux par les multitudes d'Orangers, de myrthes, & de vignes sauvages qu'ils y apperçûrent. On lui donna le nom de l'Isle Amelie. Le troisiéme jour, étant assez près des Vedettes Espagnoles, M. Oglethorpe remarqua que ses Indiens sembloient se disposer à leur aller faire une insulte. Il eut assez de pouvoir sur Tomochichi pour l'en empêcher, & descendant la Rivière de Saint Jean, il doubla la pointe de Saint Georges, qui est du côté Septentrional de cette Rivière, & le point le plus Méridional du Domaine des Anglois, dans le Continent de l'Amérique. Les Espagnols ont une Garde de l'autre côté de la Rivière.

M. Mackay, dont on a déja cité le nom, ayant reçu ordre de faire par terre le voyage de Darien à Savannah, pour mesurer l'éloignement, trouva 70 milles de distance en droite ligne, & 90 par les chemins pratiquables.

La Ville de Savannah est augmentée aujourd'hui jusqu'à 140 Maisons régulieres, outre les Barraques & les Magasins. Elle a une Cour de Justice, qui se tient toutes les semaines. Avec les Villes d'Ebenezer, de Purysbourg, & les autres lieux que j'ai nommés, on fonda, dans le cours de la même année, la Ville d'Augusta, dans un canton fort agréable, & si fertile, qu'un arpent de terrain produit près de trente boisseaux de bled d'Inde, qui est l'aliment ordinaire pour toutes les personnes du commun, & qui continuera vraisemblablement de l'être, comme dans nos autres Colonies du Continent. Augusta de la Georgie s'est déja fait un commerce fort avantageux avec les Indiens; & le voisinage de tant de Nations, avec lesquelles le tems ne manquera point de la lier, pourra la rendre quelque jour un de nos meilleurs Établissemens. Elle est par eau à deux cens trente six milles de l'embouchure de la Rivière, & les plus grandes Barques peuvent descendre jusqu'à la Ville de Savannah. Il s'y rend au printems une multitude d'Indiens de la Caroline & de la Georgie. On y compte déja près de six cens Blancs, & les Directeurs y entretiennent une petite Garnison, qui sert beaucoup à fortifier le commerce par la sûreté qu'elle y établit. La Ville est située sur un terrein assez élevé, au bord de la Rivière. On a ouvert des chemins de plusieurs côtés, de sorte qu'on peut aller sûrement par terre d'Augusta à Ebenezer, à Savannah, & dans les Habitations des Cheokees, qui sont au Nord-Ouest d'Augusta. Les Crecks sont à l'Ouest; leur principale Habitation se nomme Cowetas, à deux cens milles d'Augusta; & sur leur frontiere, on a bâti un petit Fort nommé Alhamas. Au delà des Crecks on trouve les Chickesaws, qui habitent les bords de la Rivière de Mississipi; de sorte qu'en faisant alliance avec cette Nation nous pouvons participer au commerce de ce grand Fleuve.

On a formé quantité d'Habitations au Sud de Savannah, dont les principales portent le nom de Highgate & de Hamstead; le reste de la Province commence à n'être pas plus désert. L'Isle de Saint-Simon se peuple aussi, & la Ville de Frederica est déja fort augmentée. Dans le voisinage est une belle prairie de trois cent vingt arpens, où l'on nourrit toutes sortes de bestiaux. À quelque distance, M. Oglethorpe a formé un Camp pour le Regiment qui porte son nom. Il a distribué des terres aux Soldats, dont la plûpart sont mariés; & dès la première année ils ont produits 55 enfans. Les Habitans de Frederica ont commencé à faire de la biere & d'autres liqueurs. Les femmes des Soldats filent du cotton du Païs. Il y a dans cette Ville une Cour de Justice, qui préside à la partie méridionale de la Province, & qui a le même nombre d'Officiers que celle de Savannah.

La Georgie étoit une partie de la Caroline, & c'est à ce titre que les Propriétaires de la Caroline ont vendu leur droit à la Couronne. C'est une preuve fort claire, que les Espagnols qui ont reconnu le droit des Anglois sur la Caroline dans tous leurs Traités avec l'Angleterre, seroient mal fondés à former des prétentions sur la Georgie, comme ils l'ont tenté nouvellement.

La latitude de cette nouvelle Colonie, qui est entre 29 & 32 degrés, montre quelle doit être l'excellence du climat & du Terroir pour les Habitans & pour les fruits de la terre. Outre les productions naturelles du Païs, on a déja remarqué qu'il est favorable à toutes les semences & à toutes les plantes de l'Europe.

Il n'y a personne qui ne sente de quel avantage la Georgie est aux Anglois pour la sureté de leur commerce & de toutes les autres Colonies dans le Continent de l'Amérique. C'est une garde continuelle contre les Espagnols; car Savannah, qui en est la Capitale, ne se trouve qu'à 77 milles au Sud-Ouest de Charles Town, Capitale de la Caroline, & à 150 milles au Nord-Est de Saint Augustin Capitale de la Floride Espagnole & le plus grand obstacle au commerce Anglois entre le Golfe du Méxique & leurs Provinces.

On pourroit s'imaginer qu'un Païs aussi désert que les Anglois ont trouvé la Georgie, étoit couvert d'arbres, qui pouvoient rendre l'air mal sain pour les Habitans. Mais on ne s'est apperçu de rien qui ait confirmé cette crainte. À mesure qu'on nettoiera le terrain, ce qu'on a fait jusqu'ici sans relâche, il arrivera que ces arbres dont la quantité seule est incommode, tourneront à l'avantage des Habitans. Les plus communs sont le Chêne, l'Orme, le Cèdre, le Noyer, le Cyprès, le Myrthe, la Vigne & le Murier. C'est du dernier qu'on espere le plus; & la principale attente de tous ceux qui sont allés former la Colonie, est fondée sur les vers à soye. Dès le premier embarquement, deux ou trois Piemontois firent le voïage pour apprendre aux Habitans la methode d'élever les vers. Ils y porterent des œufs d'Italie, & les premières experiences furent si favorables qu'on en vit bien-tôt quelque fruit en Angleterre. Le Chevalier Thomas Lombe à qui l'on envoya pluueurs paquets de soye de la Georgie, & qui passe avec raison pour l'homme du monde le plus entendu dans ces matiéres, en ayant fait l'épreuve à Derby avec sa machine, assura «que cette soye étoit la meilleure qu'il eût jamais vûë, & qu'elle surpassoit celle qu'on appelle la superfine du Piemont.» On est donc sûr de la qualité; & ce qui manque encore est un nombre d'Ouvriers suffisant pour nous en procurer une grande abondance. Les autres productions de la Georgie sont les mêmes que celles de la Caroline. L'avenir nous apprendra s'il s'y trouve des mines; mais quoique rien n'empêche encore de s'en flatter, ce n'est pas cette espérance qui a fait naître la Colonie, & l'on peut se borner aux richesses exterieures du Païs, sans fatiguer la terre jusque dans ses entrailles. Le prix des vivres & des denrées y est déja fort médiocre.[D] Le bœuf y est à deux sols la livre; le porc & le veau au même prix, le mouton à quatre sols, la bierre forte à trois sols la quarte, le cidre à quatre sols, le vin de Madère à douze sols, le thé à un écu la livre, le caffé à dix-huit sols, la fleur de farine à un sol, le ris à cinquante quatre sols le quintal.