TOME PREMIER.

L A pauvreté est un puissant aiguillon pour le courage & j'ose dire pour toutes les vertus, sur-tout dans ceux qui sont tombés de l'état d'opulence & qui ont pour double motif la misère d'une Épouse & de plusieurs enfans. Mes Voyages & mes plus difficiles entreprises n'ont point eu d'autre cause. J'avois reçu de mes Ancêtres un bien considérable, dont je me vis dépouillé dans l'espace de peu de jours par les fameuses révolutions de l'affaire du Sud. Je me trouvois marié depuis quinze ans, âgé d'environ quarante, & chargé d'une nombreuse famille. Le désespoir m'auroit fait prendre quelque résolution funeste à ma vie, si l'exemple d'un grand nombre de mes amis, qui étoient sortis de l'indigence par la voye du Commerce, ne m'eut paru une ressource qui me restoit encore à tenter.

On conçoit qu'étant sans biens, je ne me proposois pas d'imiter ceux qui avoient accumulé des richesses sur leur propre fond. Il falloit commencer par me rendre utile au service d'autrui, & je n'avois à mettre dans mon entreprise que de la probité & de l'industrie, deux qualités par lesquelles je m'étois fait connoître assez heureusement. Après avoir fait le calcul de ce que je pouvois tirer de mes meubles, unique reste de ma fortune, sur lequel je ne laissois pas de fonder quelques espérances particulieres, je fis confidence de mon embarras & de mes desseins à Georges Sprat, un de nos plus riches Marchands, qui avoit deux Comptoirs également accrédités, l'un dans nos Colonies d'Amérique, & l'autre aux grandes Indes. Il connoissoit anciennement ma famille, & quoique je n'eusse point de liaisons fort étroites avec lui, j'étois sûr qu'ayant toujours fait ma demeure dans son voisinage, il ne pouvoit avoir qu'une favorable opinion de mon caractere. Il reçut honnêtement mes ouvertures, il me fit expliquer non-seulement l'histoire de ma disgrâce, mais l'état présent de mes affaires, & celui de ma famille. Sa curiosité, ou l'intérêt qu'il prit tout d'un coup à ma fortune, l'amena chez moi dès le lendemain, & la vûe de ma femme & de mes enfans, dont la tristesse rendoit assez témoignage au malheur de notre condition, acheva d'échauffer son zéle en ma faveur.

Après avoir laissé passer quelques jours sans me communiquer ses desseins, il me parla d'un Vaisseau qu'il faisoit partir pour Bengale avant la fin du mois, & pour lequel il avoit besoin d'un Supercargoes, que je pouvois être, si je voulois confier mes espérances à la Mer. J'acceptai cette offre, comme une faveur qui les surpassoit beaucoup; car dans mes premières vûes, je n'avois pensé qu'à obtenir quelque emploi plus borné dans l'un de ses deux Comptoirs. Je conçus qu'avec l'autorité & les privileges d'un Supercargoes, je pourrais tirer un profit considérable des marchandises que je voulois acquérir du prix de mes meubles, sans compter les autres avantages qui sont propres à cette commission. M. Sprat m'apprit lui-même tout ce que je devois espérer d'un premier Voyage. Mais en prenant soin d'arranger mes préparatifs, il supposa trop généreusement que je me reposerois sur lui dans mon absence, de la conduite & de l'entretien de ma famille; elle étoit composée de trois garçons & de deux filles. Mon aîné avoit quatorze ans, la première de mes filles en avoit treize, & la seconde un peu plus d'onze; le plus jeune de mes deux derniers fils n'en avoit que sept.

Mes vûes n'étoient pas encore bien éclaircies sur la manière dont je devois pourvoir à leur subsistance pendant mon Voyage. J'avois pensé que l'aîné de mes fils pouvoit m'accompagner, & je n'étois pas sans espérance que la mere de ma femme, qui vivoit encore dans une fortune fort médiocre, consentiroit à se charger de sa fille & de nos quatre autres enfans; ce fut la réponse que je fis aux propositions de M. Sprat. Mais sa chaleur paroissant redoubler pour me rendre service, il me représenta que cette disposition de ma famille feroit trop connoître au Public la ruine de mes affaires; qu'à la veille de les rétablir, il falloit soutenir les apparences jusqu'à mon retour; que remettant ses intérêts entre mes mains, il ne pouvoit trop faire pour m'attacher à lui, & que la dépense d'une année d'entretien dont il vouloit se charger pour ma maison, seroit bien compensée par la fatigue & les peines ausquelles j'allois m'exposer, pour le soin de son Commerce. Je ne voyois encore dans toutes ces instances que des attentions honnêtes, ausquelles l'intérêt pouvoit avoir autant de part que l'amitié; mais ma femme qui m'aimoit avec beaucoup de tendresse, avoit fait d'autres observations qu'elle se hâta de me communiquer. M. Sprat n'étoit pas venu chez moi, sans ouvrir les yeux sur le mérite de ma fille aînée, ses sentimens n'avoient pû se dérober aux yeux d'une mere, & l'affectation même qu'il avoit apportée à les déguiser, sembloit les rendre suspects. Ce récit ne me causa point toute l'inquiétude que je voyois à ma femme: Que devois-je craindre de l'amour de M. Sprat pour une fille de treize ans, qui ne s'éloigneroit pas un moment de sa mere? D'ailleurs il n'étoit point marié, & ma naissance étant supérieure à la sienne, je pouvois me flater que son inclination, joint aux services que j'allois lui rendre, pourroit le faire passer quelque jour sur l'inégalité de la fortune. Ma femme surprise de mes objections, ne balança plus à s'ouvrir tout-à-fait. Elle m'apprit que si sa fille avoit gagné le cœur de M. Sprat, le Commis de ce Négociant, pour qui son Maître avoit une confiance absolue, n'avoit pas pris des sentimens moins tendres pour elle-même; & que dans les visites qu'ils nous avoient rendues depuis moins de quinze jours, ils lui avoient fait entendre assez clairement ce qu'ils se proposoient tous deux, aussi-tôt que je serois éloigné. Malgré le triste état de mes affaires, l'intérêt n'étoit pas capable de me faire oublier l'amour & l'honneur. J'éprouvai même à l'instant toute la force d'une passion que je n'avois jamais connue, parce que la conduite de ma femme n'avoit jamais été propre à me la faire sentir. Je parle de la jalousie, qui fut assez violente dès le premier moment, pour me faire renoncer à toutes les espérances que j'avois conçues de M. Sprat. Cependant après quelques réfléxions sur son projet, je me persuadai que devant beaucoup moins de reconnoissance à un homme qui se proposoit de séduire ma femme & ma fille, il m'étoit permis d'employer quelque honnête artifice pour assurer tout à la fois ma fortune, & l'honneur de ma famille. Je revins à l'idée que j'avois eue de me procurer un office de Comptoir, sans renoncer à celui de Supercargoes; & pensant ainsi à m'établir dans les Indes, je résolus de ne quitter l'Angleterre qu'avec ma femme & mes enfans. Il falloit déguiser ce dessein à M. Sprat; j'évitai de lui parler de ma famille, comme si j'eusse accepté ses premières offres, & je lui demandai pour nouvelle faveur, de m'accorder quelque emploi dans un de ses Comptoirs. Loin de m'arrêter par des objections, il se prêra si facilement à mes désirs, que je demeurai plus persuadé que jamais de ses vûes sur ma fille, & de l'avantage qu'il espéroit tirer de mon éloignement.

Dans cette situation je me hâtai de vendre mes meubles, & j'en convertis le prix en Montres d'or, & en ouvrages d'Orfévrie. Quelques Diamans de ma femme avoient fait la principale partie de ma somme; car outre que la valeur de mes meubles étoit médiocre, je fus obligé de laisser toute meublée, jusqu'à mon départ, la Salle où j'étois accoutumé de recevoir M. Sprat; & ne voulant point qu'il eut le moindre soupçon de mon projet, je convins avec ma femme, que suivant les résolutions que nous prîmes ensemble, elle disposeroit de ce reste de nos biens, dans les derniers momens. Le jour étant arrivé pour mettre à la voile, je pris congé d'elle & de mes enfans le 2 d'Avril 1722, dans la présence de M. Sprat & de son Commis, qui m'accompagnerent ensuite jusqu'à Gravesend; mais dès la nuit suivante ma femme s'étant délivrée heureusement de tous les embarras dont elle restoit chargée, partit avec mes enfans pour me venir joindre à Sandwich, où je devois relâcher. Son voyage & le mien se firent avec tant de bonheur, que je la reçus à bord le troisiéme jour, avec des mouvemens incroyables de tendresse & de joie.

Notre Vaisseau, qui se nommoit le Depfort, portoit vingt-deux hommes d'Équipage, & la Cargaison consistoit presque entierement en Draps & en Étoffes d'Angleterre. M. Rindekly, notre Capitaine, parut surpris de l'arrivée de ma famille; je l'avois si peu prévenu, que manquant de plusieurs commodités nécessaires, nous fumes obligés de passer un jour entier à Sandwich, pour nous les procurer. Nos intérêts étant liés par des espérances communes de profit, je ne balançai point à lui communiquer l'état de mes affaires, & les raisons mystérieuses de ma conduite. Il m'applaudit, en me promettant son amitié & ses services. Les premières occupations de sa vie n'avoient pas été des affaires de Commerce; il s'étoit ruiné comme moi, mais par le désordre de sa conduite, & cherchant des ressources sur Mer, il étoit parvenu à commander successivement plusieurs Vaisseaux, qu'il avoit conduits fort heureusement. La confiance des Marchands à sa bonne fortune, alloit jusqu'à se le disputer pour Capitaine, & chacun cherchoit à se l'attacher par les plus grandes récompenses. Notre amitié n'ayant fait qu'augmenter tous les jours, il m'apprit l'histoire de sa ruine, qui ne fut qu'une relation d'avantures voluptueuses, mais qui servit à me faire estimer d'autant plus le fond de son caractère, qu'il ne s'étoit perdu que par des excès de générosité & de bonne foi.

Le vent fut si favorable à notre navigation, qu'ayant doublé les Caps d'Espagne en six jours, nous découvrîmes vers le soir du neuvième jour les Côtes d'Afrique. Cependant le tems étant devenu plus gros à l'entrée de la nuit, & l'eau de la Mer paroissant jaune du côté de la terre, nous sondâmes, avec quelque inquiétude pour les Bancs de sable, qui étoient marqués sur nos Cartes. Nous trouvâmes trente brasses, & puisant un seau de cette eau jaunâtre, nous reconnûmes que le goût n'en étoit pas différent des autres eaux de la Mer. Le lendemain, qui étoit le 14 d'Avril, nous continuâmes d'appercevoir les Côtes, & nous vîmes divers Oiseaux de la grandeur des Ramiers. L'eau ne nous parut plus jaune, elle étoit verte & azurée; nous ne trouvâmes aucun fond fur 70 brasses d'eau. Le 15 nous prîmes un bon fond de sable sur 22 brasses, la sonde amena de petites pierres luisantes, ce qui nous fit croire qu'il y avoit là quelque matière Minérale. Le 16 nous eûmes un fond sur 70 brasses, & vers le Midi nous vîmes flotter autour de notre Vaisseau quantité de bois. À deux heures après midi, la terre se montra fort clairement, & le Capitaine continuant sa route sans aucune marque d'embarras, me dit que nous n'avions aucune raison de nous en éloigner. Une heure après, nous vîmes du côté de la Côte, dont nous n'étions plus guères qu'à douze mille, une Chaloupe à voiles & à rames, équippée de huit hommes. Nous les prîmes d'abord pour des Chrétiens, échappés de quelque orage, mais quand ils furent plus près, nous les reconnûmes pour des Nègres. Ils jettèrent des cris en nous appercevant, nos gens en jetterent aussi; enfin nous ayant fait un signe d'amitié, ils s'avancerent, & l'un d'eux nous fit une harangue assez longue, à laquelle nous répondîmes sans l'entendre, & sans nous flater d'être entendus. Ensuite ils monterent hardiment sur notre Bord, leurs épaules étoient couvertes d'une peau de quelque animal sauvage; ils en portoient une autre autour des reins, qui leur couvrait les parties naturelles. Leur Orateur, qui paroissoit aussi leur Chef, étoit habillé de noir, il avoit une culotte, des bas, des souliers, une ceinture, un chapeau, & deux ou trois de ses gens avoient aussi des habillemens à la Chrétienne. Ils se servirent d'un morceau de craye, pour nous faire le plan de la Côte voisine, en prononçant divers mots qui nous parurent en usage chez les Chrétiens. Nous jugions même à leurs manières, qu'ils nous entendoient mieux que nous ne croyions les entendre; & par leurs signes du moins ils s'efforçoient de nous assurer, que nous pouvions approcher de la terre sans aucun risque.

Nous n'avions pas d'autre besoin que de bois à chauffer, dont nous avions fait mauvaise provision, parce que nous avions compté sur un tems plus doux. Le Capitaine appercevant de beaux arbres, & d'agréables collines chargées de bois, résolut de mouiller derrière un Cap qui s'avançoit vers nous, & qu'il prit même pour une Isle. Nous y trouvâmes 15 brasses de fond, & toutes les apparences étant tranquilles, nous prîmes le parti d'y passer la nuit. Dès le matin, nous descendîmes à terre au nombre de douze, armés de fusils & de haches, pour couper du bois. Le rivage étoit bas & sablonneux, mais en montant sur la première colline qui n'en étoit éloignée que d'un mille, nous fûmes surpris d'y trouver quantité de pois & de fraises, & surtout une multitude étonnante de figuiers sauvages; le bois de chauffage que nous y prîmes, étoit du cyprès & du bouleau. Le bruit de nos haches attira quelques Nègres, qui n'oserent s'approcher; ce qui nous confirma dans l'opinion, que les premiers n'étoient pas des habitans du même Pays, ou que s'ils étoient Afriquains, ils étoient de la Côte qui regarde l'Europe.

Nous eumes jusqu'au 24 une Navigation douce & paisible. Il n'y avoit personne dans le Vaisseau qui connût assez la Géographie, pour nous faire prendre une autre idée de ces parties de l'Afrique que par leur hauteur. À 20 milles d'un Cap que nous quittions, nous trouvâmes une autre pointe, qui nous fit éprouver pour la première fois quelques mouvemens de crainte; car tandis que nous faisions des bordées pour doubler ce passage, nous tombâmes tout d'un coup dans un bas-fond, d'où nous eumes une peine mortelle à nous tirer. Nous portâmes ensuite le Cap vers la Côte, & nous mouillâmes à l'entrée de la nuit sur huit brasses de bon fond. J'étois surpris de cette maneuvre du Capitaine, qui affectoit de ranger continuellement une Côte si dangereuse. Le tems étant fort beau, nous envoiâmes notre Chaloupe pour sonder au-delà d'un Banc de sable, près d'une autre pointe. Le fond s'y trouva bon, & le Capitaine nous fit prendre aussi-tôt cette route. Avant la fin du jour, plusieurs petits Bateaux joignirent notre bord. Les Nègres qui les conduisoient avoient tous à leurs oreilles des anneaux jaunes que nous prîmes pour de l'or. Ce fut alors que je crus pénétrer le dessein du Capitaine, & lui ayant communiqué ma pensée, il me confessa secrétement que je ne me trompois pas dans ma conjecture. Il avoit appris d'un autre Capitaine Anglois, que dans plusieurs endroits de cette Côte, les Nègres avoient des amas considérables de poudre d'or, & qu'étant sans commerce avec les Européens, ils en connoissoient peu la valeur. La couleur de leurs anneaux ayant achevé de le persuader, il me recommanda le silence avec tous les Gens du Vaisseau, & me faisant esperer quelque occasion de nous enrichir, il se flatta que nous pourrions en profiter sans admettre personne à notre secret.