Nous avons vu quelle était la nature des ouvrages exécutés dans l’abbaye du temps de Roger II et quels sont ceux dont il fut l’auteur; nous pensons d’ailleurs avoir démontré péremptoirement qu’il n’est pas possible d’attribuer à cet abbé la Merveille, élevée un siècle plus tard, ce que nous croyons avoir prouvé en déterminant les diverses époques de sa construction.
Dom J. Huynes, dans son Histoire générale[9], donne sur l’origine de la Merveille d’intéressantes indications:
«L’an mil cent quatre-vingt-six, le vingt-quatriesme du moys de Juin, Robert de Torigni estant mort, les religieux esleurent, environ treize mois après, Martin, religieux de ce mont, pour estre leur seiziesme abbé, lequel gouverna honorablement ce monastère, ne dissipant aucune chose mais ostant quelques biens d’iceluy des mains de ceux qui s’en estoient emparez depuis la mort de son prédécesseur.
«Estant mort l’an mil cent nonante ou nonante et un, le dix neufiesme de febvrier, les religieux l’enterrèrent en cette église et eslurent pour luy succéder le douziesme du moys de mars ensuivant Jourdain, un d’entre eux, et fut le dix-septiesme abbé de cette abbaye, laquelle il gouverna tousiours prudemment et y fut demeuré fort content si les Bretons, conduits par Guy de Touars, leur duc, n’eussent mis le feu en ce Mont et brûlé la ville et le monastère..... Le roy de France Philippe second, qui lors conquit cette province sur Jean sans Terre, roy des Anglois, fut fort marry de cet incendie et, pour réparer la faute de Guy de Touars, il envoya une grande somme de deniers à cet abbé Jourdain qui, sous la faveur du dit roy, fit recouvrir l’église et les bastimens du monastère, lesquels il ne put faire parachever, la mort se venant saisir de luy l’an mil deux cents douze le sixiesme jour d’aoust».
Le texte latin cité (en note) par le même auteur[10] est plus explicite et constate les travaux considérables commencés par Jourdain: «Le 6 août 1212 mourut Jourdain, abbé du Mont; son corps fut enterré à Tombelaine (ou Tombelene). De son temps, l’église fut brûlée par les Bretons; c’est lui qui en refit la toiture et consacra à la construction de la tour et du réfectoire, du dortoir et du cellier, les deniers qu’il devait à la libéralité de Philippe, roi de France, qui, à cette époque, chassa les Anglais de Normandie.»
Selon dom Mabillon, le monastère fut reconstruit après l’incendie allumé par les Bretons[11].
L’incendie allumé par Guy de Touars en 1203 détruisit les toitures de l’église, ne laissant debout que les murs et les parties voûtées. Les bâtiments, ainsi que les galeries voûtées de l’Aquilon et du promenoir ou cloître, élevés par Roger II au commencement du siècle précédent, furent seuls préservés; le reste des bâtiments abbatiaux, qui s’étendaient alors au nord de l’église, fut détruit, sauf les murs. Jourdain, riche des libéralités de Philippe-Auguste, les reconstruisit en suivant les traditions bénédictines, mais sur un plan beaucoup plus grand, et, si l’on en croit la légende, pour la satisfaction de ses goûts fastueux, ce qui ne saurait lui être reproché, en admettant l’exactitude du fait, puisqu’ils ont produit un magnifique ouvrage qui fait encore l’admiration des temps modernes.
La figure 25, de la deuxième partie de ce volume, reproduit la vue d’ensemble de la face nord du Mont-Saint-Michel. Elle montre la façade septentrionale de la Merveille et ses chemins de ronde au pied; à droite du dessin s’étendent les constructions de Roger II et de Robert de Torigni; au-dessus, l’église avec sa nef romane réduite à quatre travées, son lourd clocher moderne et son chœur du quinzième siècle; à gauche, sur les escarpements du rocher, les remparts, au-dessus desquels se voient l’entrée de l’abbaye et quelques maisons de la ville; au bas du rocher, la chapelle Saint-Aubert; vers le milieu, les ruines de la tour fortifiée qui renfermait la fontaine Saint-Aubert; sur les rampes du rocher, les vestiges de l’escalier montant aux chemins de ronde.
Dès 1203 ou 1204, Jourdain commença la construction de la Merveille; il fit élever la salle de l’aumônerie, le cellier, le réfectoire (au-dessous de l’aumônerie), inachevé à sa mort, arrivée le 6 août 1212.
Son successeur, Raoul des Isles (1212-1218), continua ses travaux: «Radulphe, second du nom, surnommé des Isles, religieux de ce Mont, ayant esté esleu pour luy succéder, continua de faire réparer les édifices, entre autres le grand réfectoire (auquel son prédécesseur avoit desja commencé à faire travailler) qu’il fit faire presque tout de neuf....»