M. de Courpière craignit d’être scandalisé et demanda l’explication de ce mot.

— L’on n’a pas, répondit-elle, attendu les romans russes pour procéder à la rédemption des courtisanes. Cette mode fit fureur environ le temps de la Dame aux Camélias. C’est au point qu’une femme ne pouvait plus s’engager dans cette profession sans y rencontrer, dès les premiers pas, un homme qui voulût l’en tirer et la réhabiliter. La Dame aux Camélias est mon ancienne, et je date plutôt de l’époque où une réaction se faisait. Mais la province est toujours en retard sur Paris, et l’était alors bien davantage. Mon rédempteur venait de province. Il s’appelait Adolphe. Vous allez prendre son portrait pour une caricature. Il avait des cheveux d’un blond fade, très fournis et frisés, des favoris comme les notaires n’en portent plus, et des lunettes. Il paraissait beaucoup moins jeune que lord Ventnor, mais il avait vingt ans en réalité. Vous allez douter de ses mœurs, puisque vous savez où il me rencontra, mais c’est par vertu qu’il y venait. Il s’attribuait une mission. Il me proposa de me mettre, comme on dit, dans mes meubles. Je sentis que c’était un pas décisif, et j’acceptai, bien que son physique me parût peu séduisant. Vous jugerez par ce verre d’eau du mobilier qu’il m’offrit.

« Il me logea dans le quartier Gaillon, qui était alors respectable. Nous avions deux chambres et un cabinet au dernier étage d’une maison noire. Le cabinet prenait jour par une lucarne sur une cour en puits. C’est par cette lucarne que j’appelais notre concierge, qui faisait notre ménage et qui était également notre propriétaire. Nous ne menions pas la vie des étudiants : je n’ai jamais été Musette ni Mimi Pinson, et Adolphe était employé aux bureaux de l’enregistrement. Je demeurais seule toute la journée, je fumais des cigarettes. Il rentrait à l’heure du dîner, qui était frugal : il devait, l’année suivante, être envoyé en possession d’une assez jolie fortune, mais il ne gagnait que cent soixante-quinze francs par mois, et nous n’en dépensions pas plus de trois cents.

« A table, il me disait des choses tendres et sages, et notamment que l’amour m’avait refait une virginité. Je lui répondais que j’en eusse été bien fâchée. Ces propos le faisaient rougir. Il était chaste, avec du tempérament. Je m’amusais, par malice, à lui faire oublier sa pudeur dès que l’heure du berger sonnait, et j’avais des façons de le régaler qu’on ne soupçonne point à Rennes, d’où il était natif, ni même à Lyon, d’où je viens.

— Ce tableau, dis-je, est d’un rococo fort agréable.

— Oui, mais le dénouement fut pénible. Un jour que j’avais, par hasard, fait des courses, je fus en rentrant appréhendée au corps par deux agents. Ils m’apprirent qu’Adolphe était déjà coffré, sous l’inculpation de détournements, et que j’étais inculpée moi-même de complicité.

— Un homme si vertueux ! dit M. de Courpière.

— L’homme d’une seule vertu, repartit lady Ventnor. Une vertu isolée est aussi dangereuse qu’une idée fixe. Adolphe volait, il eût tué, pour assurer ma rédemption. Je ne l’aimais guère, et cependant je fus désespérée. J’échappai aux mains des agents et courus me jeter par la fenêtre. Heureusement, j’avais choisi, pour me précipiter, la lucarne du cabinet, qui était trop étroite. Ce suicide eût été déraisonnable : je n’eus aucune peine à démontrer mon innocence. Mais il était au moins inutile que je reprisse contact avec la police, et vous devinez qu’elle me fit refaire en arrière le pas décisif que mon rédempteur m’avait fait faire en avant.

— Je devine aussi, dis-je, que vous en avez été quitte pour refaire un plus grand pas cinq ou six mois plus tard.

— Huit jours.