Je fus si outré de cet escamotage que je brusquai lady Ventnor. Je lui déclarai, avec une mauvaise humeur fort ridicule quand on y pense, que j’étais maniaque de chronologie, et que je voulais savoir où elle était allée directement lorsqu’elle avait quitté Lyon.

— Vous le savez, me répondit-elle, toujours imperturbable, puisque vous m’avez amenée ici. Vous vouliez me faire dire que je n’y venais pas pour la première fois. Je suis comme vous, j’aime l’ordre et je commence toujours par le commencement. J’avais de l’ambition et je prétendais arriver haut, mais il ne me répugnait point de partir du plus bas. Et puis je suis bourgeoise et je n’ai que dans une certaine mesure le goût du risque. Je voulais dès lors être assurée du vivre et du couvert. Lorsque je quittai Lyon, j’avais en poche l’adresse d’une de mes jeunes amies, émigrée à Paris depuis peu et que l’on croyait ouvrière, mais qui ne l’était point. J’avais également sur moi de quoi prendre mon billet, — les chemins de fer étaient inventés, je vous prie de le croire, mais les troisièmes étaient alors peu confortables ; j’avais trente-cinq sous pour mon fiacre. Le cocher fut bien étonné quand je lui donnai l’adresse de mon amie.

Je n’étais pas moins étonné que le cocher, je n’osais plus lever les yeux.

— J’espère, reprit lady Ventnor avec hauteur, que je vous dis tout ce qui est indicible. Je vous le dis sans couleur, parce que je n’aime point les tableaux de libertinage, mais vous avez de l’imagination, une expérience personnelle, et, encore une fois, ni le métier ni le milieu n’ont sensiblement changé. Pour la mise en scène, je vois que l’usage s’est conservé d’être en retard d’un demi-siècle sur la mode. Figurez-vous donc que j’étais environnée des meubles de la Restauration ou même du premier Empire, comme nous le sommes, ce soir, des meubles du second.

Je n’y avais pas encore pris garde, et je trouvai plaisant que lady Ventnor fût venue là pour s’y trouver justement remise dans le décor de sa jeunesse. Elle jeta soudain un léger cri : elle venait d’apercevoir, sur la cheminée, veuve de toute autre garniture, un verre d’eau, en effet bien extraordinaire. Il se composait de quatre pièces, d’une matière opaque et couleur de lait, comme j’ai vu, chez ma grand’mère, de ces affreux ustensiles appelés rince-bouche. Le sucrier, le verre à pied et la carafe étaient d’une hauteur et d’une maigreur disgracieuses. Le bouchon de la carafe était évidé et formait lui-même un tout petit carafon, destiné sans doute à contenir la fleur d’orange. Un serpent d’émail vert et qui se mordait la queue ornait le tour du plateau. Un ornement pareil ceignait le ventre de la carafe, celui du sucrier, et bordait le verre.

— Pensez-vous, dit lady Ventnor, que l’on voudrait me vendre ces objets ?

— Je n’en doute pas, dis-je. Ils feraient bien sur une table d’acajou à laquelle je vois accoudé un homme en pantalon à la hussarde, qui fume le narguilé et qui porte des pantoufles de maroquin rouge. Cela serait charmant, à condition que cela fût signé Gavarni.

— Ce verre d’eau, reprit lady Ventnor, me rappelle un autre verre d’eau pareil, qui est le premier objet de luxe que j’aie possédé.

— Tant mieux, dis-je ; car vous allez me faire savoir comment vous avez passé de l’état où on ne possède rien en propre à l’état où il est permis de posséder.

— Soit ! dit-elle. J’ai passé de l’un à l’autre grâce au rédempteur.