— Nullement. Mais il n’y a point de prodige. Les gens de lettres, que j’ai souvent reçus, se plaignent de la peine qu’ils ont à se manifester : un livre peut être beau, mais on n’en saura jamais rien si on ne l’ouvre pas. Et ils jalousent les peintres qui exposent leurs toiles, qu’on est bien forcé de voir. Un chef-d’œuvre de peinture peut être méconnu, mais il ne peut être inaperçu. Que dire, à plus forte raison, d’une femme, si elle est un chef-d’œuvre de femme, et si le métier qu’elle fait l’oblige de s’exposer ? Elle ne saurait manquer de rencontrer tôt ou tard l’amateur éclairé. C’est justement ce qui m’arriva.

« Je vis, un soir, venir — où j’étais — un homme, dont la figure m’intéressa d’autant plus qu’elle se contredisait, et n’accusait point le rang du personnage ni sa profession : sa dominante était si évidemment la pensée, que je flairais bien, comme vous diriez aujourd’hui, un intellectuel ; mais, s’il n’était pas habillé à la mode des gandins, il ne l’était pas non plus avec la négligence d’un savant ni avec la fantaisie d’un artiste, et il devait haïr, pour le costume, l’indiscrétion de l’originalité. Je me souviens qu’il portait un pantalon noisette, des bas blancs, des escarpins vernis ; et, en guise de veste, une manière de paletot sac, d’un drap noir uni et terne, avec un col de velours, point de revers, un seul gros bouton à demi caché sous la pointe droite du col. La chemise n’était pas empesée, mais de fine toile, et d’une blancheur mate. L’ample cravate, un peu lâchement nouée, était d’une soie à gros grain qui se maintenait… Je reviens à l’homme : il avait les cheveux parfaitement noirs, mais déjà rares, séparés par une raie à droite ; le front large et haut, d’une blancheur et d’une sérénité imposantes ; et le bas du visage tourmenté ; les yeux, couleur de tabac d’Espagne, enfoncés profondément ; les joues, point maigres, mais creusées d’un pli profond ; la mâchoire brutale, le menton rond du premier Empereur, avec la fossette ; et une bouche très grande, mais belle, voluptueuse, méprisante, tout ce qu’une bouche humaine peut exprimer de sensualité et de dégoût de la sensualité ; et, naturellement, point d’hypocrites moustaches.

« Je fus troublée, mais non point flattée de son admiration, qui était plutôt offensante. Il ne daigna même pas me la témoigner, et il ne m’adressa pas un mot. Il me considéra, longtemps, comme on fait un objet à vendre (c’était son droit et le droit de tout le monde) ; après quoi, il ne m’acheta point. Il tourna les talons et s’en alla, rêvant. Mais il revint le lendemain soir, accompagné de deux hommes aussi bavards qu’il était taciturne. Ils ne me firent guère l’honneur de me parler, mais ils s’entretinrent devant moi, et je ne tardai point d’apprendre que l’un était poète, l’autre sculpteur. J’avais déjà reconnu leur condition d’artistes à leurs chevelures. Celle du sculpteur était une vraie crinière ; celle du poète, toute collée de pommade, encadrait lourdement une face bouffie, que je n’ai jamais réussi, pour ma part, à trouver belle, et qui me faisait penser à quelque sultan abruti, — peut-être à cause du fez rouge posé sur les cheveux gras, ou de la redingote boutonnée haut comme une stambouline.

« J’observai que c’était le poète qui parlait de moi plus en sculpteur. Il se récriait sur ma « plastique ». J’avoue que je n’y comprenais rien ; parce que, je vais vous dire : nous autres femmes, nous n’avons jamais rien compris à cette beauté de la forme qui vous touche, vous autres hommes ; la seule beauté que nous apprécions est celle qu’un écrivain plus moderne a si heureusement définie « la beauté couturière » ; mais jamais la « plastique » ne nous a été si indifférente qu’en ce temps-là, où, même à la Comédie-Française, une tunique grecque semblait odieuse à voir, à moins que d’être gonflée par un semblant de crinoline.

« Les trois artistes obtinrent la permission de m’emmener ; ce n’est pas même à moi qu’ils la demandèrent ; et je fus aussitôt apportée où nous sommes, je pourrais dire sur ce divan, car j’y passai dès lors la plus grande partie de mes journées. Fermez un instant les yeux, et imaginez la femme — que j’étais — vêtue d’une ample robe blanche à pois rouges.

Je ne révoquais pas en doute les souvenirs de lady Ventnor, et j’y trouvais trop de piquante invraisemblance pour ne souhaiter point qu’ils fussent vrais ; mais je lui demandai comment ces hommes qu’elle venait de nous crayonner, dont je nommais au moins deux, le poète des Fleurs du mal et celui d’Albertus, qui ne jouissaient point d’une grande fortune, pouvaient habiter un appartement si somptueux et posséder de si magnifiques meubles. Elle me répondit qu’à l’hôtel de Biron les logements, sauf celui du bel étage, ressemblaient à ces taudis de Versailles que les grands domestiques se disputaient. Ils étaient loués en garni à des artistes, tous camarades, et qui formaient une sorte de phalanstère. Le bel étage était occupé par un fils de famille fort riche, qui se faisait un plaisir de réunir chez lui ses voisins.

— On y accédait, ajouta-t-elle, ainsi que vous venez de le voir, par des escaliers mystérieux, cachés dans l’épaisseur des murs.

Il me parut que le ton extrêmement libre de Mme la marquise de Ventnor m’autorisait à une égale liberté, et je lui dis cavalièrement :

— Je conçois que ce monsieur fît bonne chère à ses voisins et encore meilleure à vous ; mais je présume, et même j’espère, qu’il ne se bornait pas à vous recevoir dans le salon.

— Vous ne sauriez croire, me répondit-elle, à quel point ce qui se passait ailleurs, et particulièrement dans les chambres à coucher, était dénué d’intérêt. Oh ! je ne prétends pas vous dire que tous ces hommes, qui avaient la disposition d’une belle fille, n’en profitaient point… Vous souvenez-vous d’un joli conte de Maupassant intitulé Mouche ? Mouche est une canotière, que les cinq copropriétaires d’un même canot possèdent par indivis. Ma condition était celle de Mouche, avec cette différence que mes nouveaux amis n’étaient pas des canotiers.