« Je crois qu’à ce moment de notre histoire la vieille gaîté française subissait — dans le clan des artistes, non certes ailleurs — une de ces éclipses qui sont périodiques. Mes amis ne s’en doutaient point. Ils se figuraient, au contraire, être de grands fous. Mais leur instinct de s’amuser ne leur suggérait que de sinistres charges. Je ne vous les raconterai pas : elles me font horreur, même de si loin. Je vous ai dit que j’étais bourgeoise : moi, j’ai toujours compté dans le clan des philistins. Je veux que la gaîté soit gaie, et leurs inventions me paraissaient lamentables. Vous pensez que je ne goûtais guère non plus le satanisme : ah ! j’étais bien tombée !
« Mais ce qui me déplaisait surtout, c’est que je tenais vraiment trop peu de place. Sans doute ils s’occupaient de moi, et même continuellement, mais point comme je veux qu’on s’en occupe, comme d’un être vivant et sensible, avec qui on est en amour ou en guerre, maîtresse, au besoin ennemie. Je ne charmais pas leurs yeux autrement que ces tapisseries ou cet éléphant de bronze doré ; et quand je m’étais produite sur ce divan, où il paraît que je faisais bien, j’avais rempli ma destinée. J’étais la Beauté, avec une majuscule : je veux être Marguerite, et rien ne m’embête comme la Beauté absolue. Ils m’auraient bien défendue de bouger, sous prétexte qu’un de mes inventeurs avait écrit :
« Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
« Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. »
« Moi, je veux rire, et même pleurer ; et j’estime qu’une belle immobilité ne vaut pas un joli mouvement.
« Un jour, le sculpteur m’emmena chez lui pour me faire poser, et je dois dire qu’il fit aussi reposer le modèle, — vous entendez, je pense, cet argot. — Mais ce repos du modèle fut une scène bien singulière. Le sculpteur, qui s’y connaissait, jugea ma beauté parfaite sans retouches, et, au lieu de l’interpréter, il fit un moulage de mon corps. C’est quand il me vit toute blanche et toute fleurie de plâtre qu’il sentit l’aiguillon du désir. Je fus aimée à titre de « rêve de pierre ». Mais, encore une fois, je ne veux pas être un « rêve de pierre ».
Madame la marquise regardait le vicomte en disant cela, comme pour lui donner des indications, mais bien inutiles, car jamais M. de Courpière n’a rêvé de posséder des statues.
Elle reprit :
— Mon emploi le plus ordinaire était de procurer à la compagnie des visions.
— Comment ? dis-je. Des visions ?