— Oui. Ils faisaient usage de hachich. Ils avaient même fondé une manière de club, où ils admettaient tous les friands de cette nauséabonde confiture. Moi, je n’y ai jamais voulu toucher. Elle rendait la plupart malades. Elle enivrait les autres et leur faisait voir plus en beau ce qu’ils avaient réellement sous les yeux. C’est pourquoi ils tenaient à ma présence : car vous imaginez ce que pouvait devenir, par l’effet de cette artificielle transfiguration, une femme déjà pourvue d’assez de réels mérites pour qu’un maître de la sculpture l’eût jugée digne d’être moulée.
« Je fus délivrée de ma nouvelle prison, grâce à ces débauches de hachich. Je vous ai dit qu’on y recevait, outre les habitués, des curieux de passage. Je fis ainsi la connaissance du premier homme pour qui je peux dire que j’ai éprouvé un sentiment, et même en coup de foudre. Vous n’en reviendriez pas si je vous disais d’abord son nom : car sa réputation d’homme laid ne lui a pas moins survécu que sa gloire de critique, et il avait dès lors passé la soixantaine. Mais j’étais trop excédée de jouer les Vénus Anadyomène pour ne préférer point, mettons par esprit de contradiction, un Socrate en redingote à un Apollon du Belvédère. Et si je n’étais pas encore digne ni capable de comprendre cette universelle intelligence, au moins je la sentais ; je ne me permettais pas de la juger égale ou supérieure à d’autres, mais elle m’inspirait une sympathie, parce qu’elle vivait. J’en aimais les vives impatiences, les sursauts, la trépidation, ce je ne sais quoi de soupe-au-lait, cette espèce de terre-à-terre supérieur. J’aimais les lueurs de malice qu’elle allumait dans les petits yeux fureteurs de l’homme, cette volupté spirituelle de ses lèvres, et cet appétit de savoir qui lui mettait l’eau à la bouche.
« Il n’était, parbleu ! pas moins connaisseur que n’importe qui de beauté pure et de « plastique » ; mais il était trop amateur de femmes pour les vouloir statues, et je le vis bien, rien qu’à sa manière, si j’ose dire, de me renifler. Il finit même par ne prêter attention qu’à moi. Au scandale des autres grands hommes, il refusa de tâter du dawamesk, et il n’écouta que d’une oreille distraite les merveilles qu’on lui dit des effets de cette drogue, pour s’entretenir de plus en plus à part avec moi. Il était paternel et équivoque, galant, suranné, ancien régime, et homme d’aujourd’hui, accoutumé à parler aux grisettes. Vous pouvez croire que je fus flattée de plaire effectivement pour la première fois, et de plaire à un tel homme ; mais il fut encore plus flatté quand je lui avouai qu’il me tournait la tête. Nous improvisâmes pour le lendemain ma fuite de l’hôtel de Biron, je devrais dire mon enlèvement ; et le sexagénaire s’en fut aussitôt, fringant comme un collégien.
« Malgré le romanesque de l’aventure et ce mot d’enlèvement, tout se passa le plus uniment du monde, et sans berline. Je partis de bon matin : tout l’hôtel de Biron dormait encore, et il ne se trouva donc personne pour m’arrêter. J’appelai un fiacre. Le cocher prit à côté de lui, sur le siège, ma malle, qui était encore si légère que j’avais pu la descendre sans aide. Il était convenu, j’ai omis de vous le dire, que j’allais prendre domicile chez mon nouveau protecteur, qui habitait un pavillon dans la rue Notre-Dame-des-Champs, provinciale aujourd’hui, et, alors, même campagnarde.
« Je le vis du bout de la rue qui guettait mon arrivée. Il était vêtu drôlement d’une sorte de carmagnole, avec un bonnet grec sur la tête. Près de lui se tenaient deux hommes beaucoup plus jeunes, que j’ai su depuis ses secrétaires, et une femme-dragon qui était la cuisinière. Ils firent les grands bras quand ils virent un fiacre et une caisse près du cocher. « Les voilà ! les voilà ! » crièrent-ils tous quatre. Mais, quand je mis le nez à la portière, ils parurent surpris et même désappointés. Le maître lui-même n’avait pas l’air de savoir ce que je venais faire là. Il se rappelait cependant mon nom, car il me dit : « Ah ! c’est vous, ma chère Marguerite… »
« Mais, dans le même instant, voyant un autre fiacre, il poussa de nouveaux cris. Cette fois, l’arrivant était celui qu’on attendait, savoir un employé de la Bibliothèque impériale, qui lui remit un énorme ballot de livres, qu’il emporta comme une proie, suivi des deux secrétaires, non sans m’avoir — je lui dois rendre cette justice — confiée et recommandée à la cuisinière-dragon. « C’est, me dit cette femme, son jour d’article : vous ne le verrez pas de la journée. » Je ne le vis point, en effet. Elle prit soin de moi un peu à la rigueur et sans luxe d’amabilité. Elle me fit deux très bons repas, que je mangeai seule, comme un pape ; et elle m’installa dans une chambre du deuxième étage, vaste, mais meublée des pires meubles d’acajou qu’ait produits le règne de Louis-Philippe : je dois être sincère et avouer qu’ils ne me déplaisaient pas.
« Le lendemain, vers dix heures, l’homme à l’article entra dans ma chambre, sans façon. J’étais au lit. Il déclara mon installation parfaite, sans me demander ce que j’en pensais, et il m’avertit d’abord que, pour éviter les propos et même pouvoir se montrer en ma compagnie, il me présenterait partout comme sa nièce. Il me pria de l’appeler « mon oncle » sans plus tarder. « Même, dis-je en boudant, quand nous serons seuls ? » Il se mit à rire. « Voyez-vous cela ? » dit-il, et il me fit quelques caresses. Il ajouta, sérieusement : « Ma petite, j’ai passé soixante ans. J’aime encore à respirer des fleurs, mais je n’en cueille plus. »
« Faut-il vous confesser que j’eus un regret très sincère ? Ah ! qu’allez-vous penser de moi ? Mais c’était à prendre ou à laisser ; pour mieux dire, je n’avais pas le choix. Je me résignai, et je tirai de cette liaison le plus d’avantages que je pus. L’Oncle me permettait de toucher à ses livres, parce que je n’y faisais pas de cornes et que je les remettais toujours où je les avais pris. Je savais tout juste lire et écrire, et je n’étais pas trop préparée à la fréquentation des grands auteurs. Mais l’Oncle, qui était plutôt hargneux avec les hommes, et terriblement égoïste, se fût mis en quatre quartiers pour le moindre cotillon, et en huit pour moi. Parmi un labeur sans relâche, que vous qualifieriez surmenage, il trouvait le temps de diriger mes lectures. Je suis, grâce à lui, fort lettrée : je vous le dis, mais ne le répétez pas, car vous avez pu observer que je m’en cache. Il se donnait même la peine de m’enseigner la civilité puérile et honnête. Mon éducation première avait été négligée. Peu à peu, il me rendait plus digne de la place honorable que j’occupais à ses côtés, des égards que ses amis et lui-même me témoignaient généreusement.
« Je n’étais négligée que les jours d’article. Ces jours-là, on m’eût volontiers envoyée au diable, ou au grenier. Mais je fus aussi escamotée un autre jour, où cela m’humilia fort. J’entendis parler à mots couverts de grands personnages que l’on devait avoir à déjeuner. L’oncle délibéra plus d’une heure avec la cuisinière sur le menu, et lui demanda, en outre, si elle croyait que l’on me pût faire asseoir à la même table que lesdits grands personnages, même à titre de nièce. La réponse du dragon fut négative, et je n’eus que la permission de regarder une minute les convives en écartant un rideau.
« L’on avait poussé la discrétion jusqu’à ne les point nommer devant moi. Je savais seulement qu’il y aurait un prince, qu’on appelait « le Prince » comme s’il eût été seul au monde de ce rang, et une princesse qu’on appelait « la bonne princesse ». J’ai à peine besoin de vous dire que ces indications me suffisaient pour les deviner ; et, si je ne les eusse devinés, je les eusse reconnus, surtout lui, tant il ressemblait aux images populaires de Napoléon. Vous avez dû entendre raconter que Thérèse Lachmann, plus tard Mme de Païva, un soir qu’elle se traînait, mourante de faim, dans les Champs-Élysées, aurait dit : « Avant dix ans, je ferai construire ici même le plus bel hôtel de Paris. » Je ne vous garantis pas l’anecdote, mais je vous assure que moi, quand je vis le Prince, je résolus de devenir sa maîtresse — à beaucoup plus bref délai.