« Je ne l’étais, en attendant, de personne, et je souffrais de cette privation, — à ma grande surprise : car mes sens ne m’avaient guère tourmentée jusqu’alors. Mais c’est que, jusqu’alors, ils n’avaient aucune satisfaction d’aucune sorte, et apparemment que le jeûne est plus facile à garder que la diète. Maintenant, mon oncle me parlait d’amour, il m’en parlait si bien que je croyais, comme on dit, que cela était arrivé, et cela ne l’était point ! A force de me respirer, il éveillait en moi le désir d’être cueillie. J’allais le tromper, j’en étais au désespoir, mais je n’avais pas trop de scrupules : parce que je sentais bien qu’en fin de compte c’était sa faute, et qu’il m’eût aisément réduite à la fidélité, non pas en me donnant davantage, mais au contraire en me donnant moins.

— Ah ! m’écriai-je, voilà une analyse admirable, et qui prouve que vous étiez une excellente élève de…

— De mon oncle, dit-elle. N’est-ce pas ? Et qui était plus que lui capable de comprendre ces subtilités ? Hélas ! il ne les comprit pas.

« Je m’étais enfin résignée, en soupirant, à le suppléer, — car j’ai eu tort de dire : tromper. J’avais toute liberté les jours d’article. Mais où chercher aventure ?

« Je me souvenais avec plaisir des bals publics. Ceux du quartier de Montparnasse ne valaient pas Mabille et Valentino. Je n’osais courir si loin, et je m’accommodai du bal Constant. J’y fis la connaissance d’un garçon qui m’a depuis bien écœurée par ses exigences : mais elles n’étaient point sans compensations.

« Je m’attachai un peu trop à lui, et j’eus l’imprudence de retourner chez Constant un lendemain d’article. Je m’y trouvai nez à nez avec un des secrétaires de mon oncle, qui crut devoir lui révéler les déportements de sa nièce. Je ne lui en veux pas, mais c’est mon oncle qui aurait dû comprendre, et surtout ne point lâcher une horrible phrase prudhommesque. « Cette fille, dit-il, a décidément la nostalgie de la boue. » J’avais déjà le goût assez fait : cette façon de parler me désenchanta, je pris l’initiative de rompre. Mais ma liaison avec… l’Oncle m’a laissé le meilleur souvenir, et je puis dire que j’en ai retiré les meilleurs fruits.

Ces derniers mots servirent de réplique d’entrée au maître d’hôtel, qui vint nous servir le thé.

IV
LES REPRISES

L’OPÉRETTE

Nous n’avions pas eu depuis longtemps la faveur d’un entretien particulier avec lady Ventnor, quand elle invita M. de Courpière et moi à la reprise d’une opérette célèbre, aux Variétés, dans une baignoire d’avant-scène. Vu l’exiguïté de ces baignoires, nous comptâmes bien que nous y serions seuls avec la marquise et tout au plus un intrus supplémentaire, qui serait trop heureux d’aller se détendre les jambes et respirer durant les entr’actes. Mais l’intrus même nous fut épargné. Lady Ventnor ne nous avait cependant point priés de la venir prendre, et nous la trouvâmes déjà installée dans l’espèce de niche qu’elle nous offrait de partager avec elle ; car elle a gardé l’habitude ancienne d’arriver au théâtre avant l’heure qu’annoncent les affiches, et d’entendre les pièces de bout en bout. Elle n’avait baissé qu’à demi la grille dorée, et elle avait posé sur l’appui de la loge, à côté de son éventail, de son mouchoir de point d’Angleterre et de ses jumelles de nacre, une orange.