Ce rafraîchissement n’est plus d’usage qu’au poulailler, et j’aurais soupçonné lady Ventnor de se démoder par coquetterie, si elle n’eût arboré avec cela une toilette des plus témérairement jeunes. Sa robe, toute blanche, était une de ces tuniques souples qui ont l’air de ganter le corps, mais qui le drapent, et qui semblent trahir tout ce que précisément elles dissimulent. Le corsage n’était presque point décolleté, mais tout le costume entier avait à peine l’air d’un vêtement. Elle portait au cou son rang de perles des joyaux de la couronne, et des rubis étaient piqués dans ses cheveux blonds, où ils faisaient bien. Je me félicitai d’être né à une époque où une femme qui sait s’y prendre a devant elle toute une existence de blonde, après qu’elle a déjà vécu toute une existence de brune.

La jeunesse de M. le vicomte de Courpière ne me parut point, ce soir-là, moins prodigieuse que celle de lady Ventnor. Il avait pris place derrière elle, et, vraiment, il éclairait le fond de la baignoire. On sait qu’il est également blond ; mais lui, il le fut toujours. Je me souviens d’avoir écrit que jusqu’à l’agonie il aura l’air d’un page : il en avait l’air, et même d’un page favori, qui se permet avec sa dame bien des petites privautés. Le couple s’assortissait : ce n’est point, comme on pourrait méchamment le croire, parce que le vicomte avait dès lors passé la quarantaine et lady Ventnor la dizaine suivante ; mais la Providence avait si bien calculé le miracle de leur double rajeunissement, que la convenance n’était pas moins parfaite entre leurs âges apparents qu’entre leurs âges réels.

L’altitude et les mièvreries de Maurice me réduisaient à un rôle de second plan, bien que l’on m’eût obligé de m’asseoir à côté de lady Ventnor et sur le devant de la loge. J’ai toujours joué ce rôle de second plan, du moins auprès du vicomte, et je ne sais pourquoi j’en fus, par exception, mortifié. J’affectai de ne pas desserrer les dents jusqu’au lever du rideau. Ce n’était pas bouder fort longtemps, car nous étions arrivés à la dernière minute. Par esprit de contrariété, je fis, dès le milieu de l’ouverture, de la philosophie de l’histoire à propos des rythmes d’Offenbach, et je n’attendis point la sixième réplique parlée pour juger avec profondeur la prose de Meilhac et d’Halévy. Mais lady Ventnor est d’une politesse surannée : elle tient compte d’autrui, de ses voisins, et même des acteurs. Je fus rappelé à l’ordre, j’en fus piqué, et, puisqu’on me défendait de parler, je ne voulus pas entendre. Je me détournai de la scène et j’observai la salle.

Je remarquai une dame sur l’âge, discrètement vêtue de soie noire, qui était seule dans l’autre avant-scène du rez-de-chaussée, vis-à-vis de nous. Elle écoutait avec une attention extrême, de toutes ses forces, comme les enfants qui vont au théâtre pour la première fois. Rien ne la faisait rire. Je pris les jumelles pour la mieux regarder, et je vis avec étonnement que deux lourdes larmes coulaient de ses yeux morts le long de ses joues, et même que sa poitrine était soulevée par de pauvres petits sanglots. Je n’aurais jamais cru que la Belle Hélène fît pleurer personne, et cela me parut si extraordinaire qu’au risque d’une nouvelle gronderie je le signalai à la marquise.

— Vous savez qui c’est ? murmura-t-elle.

Je répondis que non, d’un mouvement des paupières.

— Elle a créé le rôle !

« Ah ! pensai-je, voilà donc une autre femme d’avant la guerre ! Quelle différence ! » Mais je fus encore plus étonné de voir qu’à l’entrée d’Oreste la marquise elle-même semblait n’être point maîtresse d’une émotion.

— Ah ! ça, lui dis-je, et vous ? Est-ce que vous avez joué… le jeune homme ?

Elle eut une bien jolie façon de me répondre que oui : elle me fit un sourire si ambigu que j’imaginai sans effort l’inimaginable, lady Ventnor en travesti ! Je ne pouvais pas compter sur une autre réponse jusqu’à la fin de l’acte, et j’en avais des impatiences. Il me semblait, bien à tort, que cela traînait, et que Ménélas aurait pu partir pour la Crète sans se le faire dire tant de fois.