Bien qu’il n’y ait pas, à la rigueur, de dénouements dans l’ordre de la réalité, je me flattais d’en tenir un, le jour où j’ai raconté le dernier exploit conjugal de M. le vicomte de Courpière. J’espère qu’on se rappelle qu’il avait laissé prononcer le divorce contre lui, par défaut ; après quoi il était revenu dans le domicile commun à titre d’époux exclusivement chrétien, la petite formalité civile ayant pour unique effet d’abolir un contrat de mariage incommode et de permettre à Monsieur le vicomte une plus libre disposition de l’immense fortune que lui avait apportée en dot Madame la vicomtesse. Rien ne faisait présager que ce nouveau modus vivendi ne fût pas in æternum. La piété de Madame la vicomtesse le garantissait. Mais il n’est pas de sainte à qui la tête ne puisse tourner. Un beau matin, elle avisa Maurice, en termes courtois, qu’il ferait bien de s’assurer d’un autre logement, vu qu’elle épousait le précepteur des enfants dans une quinzaine de jours ; elle n’avait point voulu qu’il apprît cette nouvelle par les publications, qui étaient pour dimanche prochain ; elle regrettait de lui causer ce dérangement, mais il devait comprendre à quel sentiment de haute délicatesse elle obéissait en le priant de vouloir bien faire ses malles. M. de Courpière, qui n’avait jamais surveillé ni soupçonné son épouse chrétienne, fut pris à l’improviste et ne put que s’incliner.

Je ne cherche pas à colorer l’invraisemblance de cette péripétie, mais elle a un côté plaisant. Le tour de Madame la vicomtesse vaut celui que je viens de rappeler que lui avait joué naguère le vicomte ; c’est la réponse de la bergère au berger. Je ne pus me défendre de sourire, mais je mesurai le désastre. M. de Courpière était-il en état de recommencer une vie, comme font, paraît-il, les Américains à tout âge, après une ruine ou une faillite ? Il me semblait un peu fatigué. Pouvait-il plaire encore ? Je ne voyais pour lui que le commerce des automobiles, qui périclite, ou celui des objets anciens, qui fleurira en France tant qu’il y subsistera une noblesse.

Il ne me laissa point trop, heureusement, dans une inquiétude si préjudiciable à ma santé. Je ne crois pas que jamais homme frappé de la foudre ait demandé si peu de temps pour s’en remettre. Je sentis d’abord qu’il avait pris un parti, quoiqu’il ne me dît point lequel. Il s’établit dans l’une de ses garçonnières qui lui était restée pour compte, et il se remit aux fiacres avec un air de naturel bien touchant : il renfonçait son dégoût, pour ne pas humilier les cochers, j’imagine, comme les dames de charité qui visitent des pauvres. Enfin, il se créa, en quinze jours, une multitude de relations nouvelles où il me fit participer ; car il n’est pas homme à se détourner de ses amis dans la mauvaise fortune (j’entends la sienne).

Je ne sais trop ce qu’il pensait trouver chez ses nouvelles connaissances, mais je crois qu’il ne l’y trouvait point, car il ne faisait guère que les essayer, et il les rompit toutes dès qu’il fut admis chez Mme la marquise de Ventnor, où il sentit apparemment le terrain plus favorable.

Je me rappelle bien ma première visite chez lady Ventnor, en son hôtel, qui est avenue du Bois de Boulogne, dans le pan coupé, et du bon côté. Ce qui frappe, dès le vestibule, c’est la profusion, et surtout le classement et le numérotage des objets d’art : de même qu’à Londres, quand on entre dans Hertford house, où sont exhibées les collections de Richard Wallace. On a le sentiment qu’on pénètre chez un amateur mort qui a légué ses richesses, dans un musée où nul n’aura plus d’intimité avec les bibelots et les tableaux, sauf le conservateur, à qui ils n’appartiennent point, et qui ne jouit point du droit d’user et d’abuser.

Dans le grand salon du premier étage, qui a trois baies cintrées, les toiles n’étaient pas moins nombreuses ni les vitrines moins fournies, et il fallait de l’attention pour ne pas dire au valet de chambre : « Donnez-moi donc le catalogue, » au lieu de lui demander : « Est-ce que Madame la marquise reçoit ? » Pourtant, on discernait, et ma foi je ne saurais dire à quel mystérieux signe, quelques objets qui n’étaient pas assurément ni moins beaux ni moins précieux que les autres, mais qui n’avaient pas un air de devoir être catalogués. Tous dataient du second Empire. Parmi des merveilles du temps de Louis XIV ou de la Régence, étaient disséminées les pièces d’un mobilier complet, sans style, même de pastiche, et dont les bois contournés, lourds, les soies bouton d’or ou cerise accusaient un goût contemporain de nos premières expositions universelles. D’étranges bonbonnières et des coffrets incrustés de cuivre ou d’ivoire provenaient évidemment de chez Klein ou de chez Giroux. Enfin, un grand portrait de femme, de la même époque, tenait le milieu du panneau qui faisait vis-à-vis à la cheminée ; et ce portrait n’avait peut-être qu’un siècle ou deux à patienter avant d’être classé chef-d’œuvre ; mais on voyait bien que, pour le moment, il ne faisait pas encore officiellement partie de la pinacothèque.

Mme la marquise de Ventnor faisait preuve d’une fière audace en venant chaque jour s’asseoir, je dirai publiquement, sous ce portrait, comme pour provoquer les comparaisons. Il n’y avait plus de ressemblant que les yeux, mais ils suffisaient (car ils sont vraiment sans pareils, ces grands yeux sages) pour attester l’identité de la femme vivante et de la femme peinte : l’une pourtant si blonde, toute fraîche et rose, un peu fade, la taille bien prise — un peu raide, toujours vêtue chez elle de clairs peignoirs Watteau ; l’autre si brune, l’air grave, les traits nets, les cheveux lisses, le corps mignon perdu dans un flot de velours noir, — et qui avait donc, bien avant le 4 septembre, atteint l’âge de la maturité ?

J’admirai d’abord la tenue parfaite de la maison. Le maître d’hôtel avait l’air encore plus respectable que respectueux. On lui savait gré de la protection qu’il vous accordait spontanément et sans être sollicité. Il va de soi que je ne m’étonnai point de voir tous les hommes baiser la main de lady Ventnor, et je trouvai seulement un peu excessif que l’un d’eux, qui, au surplus, me parut à moitié fou, se précipitât, pour le faire, à genoux, sur le coussin qu’elle avait devant son fauteuil. Mais le ton me parut meilleur que dans les maisons du Faubourg où j’ai pu fréquenter grâce à mon intimité avec les Courpière. Lady Ventnor n’avait, ce jour-là, que des hommes. Je n’eus pas le loisir de me familiariser avec la physionomie de chacun ; mais je retins facilement leurs noms, qui étaient tous illustres, et je me réjouis de voir que M. de Courpière me donnait l’entrée dans une compagnie intéressante.

Je dois dire que, pour cette première fois, tous ces grands hommes ne lâchèrent rien de transcendant. La conversation ne fut que de petites nouvelles mondaines. Chaque visiteur en apportait son petit bagage, dont il se débarrassait d’abord qu’il entrait. Lady Ventnor faisait durer le baisemain pour lui poser cependant trois ou quatre de ces questions qui vident un homme. Ensuite, on allait se mêler au chœur, où l’on ne faisait plus que sa partie dans l’entretien général. De temps à autre, une aigreur sur la politique du jour, ou une jérémiade discrète sur le fâcheux état de la religion en France, témoignaient qu’ici l’on pensait bien, et que les idées, comme la tenue de maison, y étaient du meilleur genre.

Lady Ventnor fut avec moi d’une grâce singulière. Elle ne me questionna pas à mon entrée, puisqu’elle ne savait pas encore ce que je pouvais avoir dans mon sac. Mais elle me dit que « son ami » M. de Courpière (qu’elle n’avait vu qu’une fois) lui avait parlé de moi en des termes qui lui donnaient envie de me connaître, qu’elle savait que nous n’allions pas l’un sans l’autre, et qu’elle se fût fait scrupule de séparer de tels amis. Nul n’est plus que moi facile à séduire : il suffit qu’on me dise ce que justement elle me dit. Je conçus pour elle, tout aussitôt, une sympathie extrêmement vive ; si bien que je n’eus pas de cesse que nous ne fussions dehors, pour lâcher la bride à mon enthousiasme. Je lançais à M. de Courpière des regards suppliants, comme les enfants que l’on traîne dans le monde et qui voudraient bien s’en aller. Il ne daigna lever le siège qu’au bout de quarante-cinq minutes. J’entamai l’éloge de lady Ventnor dès le second palier. Mais je ne me défie pas assez de l’idéologie. Je hasardai des considérations, peu originales, sur la supériorité des Anglo-Saxons, et particulièrement sur le je ne sais quoi qui distingue de nos grandes dames celles de l’autre côté de la Manche. M. de Courpière se mit à rire si indécemment que je le rappelai à l’ordre : comme j’ai un peu de culture, chaque fois que je me trompe il croit que c’est la faillite de la science, et il en est méchamment ravi. J’accorde que cette erreur-ci était drôle.