— Mon pauvre garçon, me dit-il, ignores-tu d’où sort cette grande dame anglaise ?

J’avouai que je l’ignorais, mais, pour sauver l’honneur, je dis à tout hasard, d’un air profond :

— J’ai observé qu’elle n’a pas ombre d’accent anglais.

— Si elle a de l’accent, repartit M. de Courpière, c’est celui de Lyon. Elle y vint au monde vers 1845. Elle a été célèbre, au temps de Napoléon III, sous le nom de la Solférino. C’est de l’histoire, et je m’étonne que tu ne la saches point. Elle a marché avec tous les gens bien de cette époque ; après quoi, elle s’est fait épouser à Londres, pendant la guerre, par le fabuleusement riche et maniaque lord Ventnor, qui n’a jamais pensé qu’à acheter des vieilleries, et ce n’est même pas pour les revendre ! Depuis, il est devenu complètement gâteux, et il ne collectionne plus que des photographies de modèles nus. Il ne passe jamais le détroit, ni elle. Ils ne se gênent point réciproquement. C’est le meilleur ménage, bref l’entente cordiale, avec un bras de mer entre les deux.

J’ai trop de monde pour sourciller lorsque j’apprends qu’une grande dame est une fille à la retraite. Mais il suffit parfois d’un mot bizarre ou remarquable pour irriter notre curiosité. La biographie de Mme la marquise de Ventnor me parut ordinaire, mais son sobriquet de Solférino me piqua, et j’en voulus savoir l’origine. Je la demandai, naturellement, à Maurice. Il me répondit, avec une indifférence qui me passa, qu’il n’en savait rien, et que cela ne devait rien signifier, comme tous les sobriquets.

— Je te demande pardon, répliquai-je. Tout le monde, hormis toi, sait que la fille surnommée Pomaré l’était pour une ressemblance hypothétique avec la reine de Taïti, et Céleste je ne sais plus quoi a été surnommée Mogador un jour qu’elle résistait. Mais Solférino ? Qu’est-ce que ça veut dire, Solférino ?

Cela n’intéressait point M. de Courpière, nous changeâmes de conversation ; mais ma curiosité ne céda point. Elle devint même si tourmentante que j’évitai deux ou trois fois d’accompagner Maurice chez lady Ventnor. J’avais peur de ne pouvoir pas tenir ma langue et de lui demander à brûle-pourpoint : « Madame, je vous en prie, dites-moi pourquoi on vous appelait, sous l’Empire, la Solférino ? » Je ne pouvais, après tout, le demander qu’à elle-même, puisque Maurice n’en savait rien et que je n’avais point mon franc-parler avec les autres habitués de la maison. Je crois vraiment que c’est dans le dessein de lui pouvoir un jour poser cette question saugrenue que je me ménageai dès lors ses bonnes grâces et me mis avec elle sur le pied de la familiarité. Elle s’y prêta, car elle aimait fort à privilégier, et elle recevait tour à tour chacun de ses amis aux heures où elle ne recevait personne.

Il me parut même qu’elle me témoignait une manière de prédilection. Je le devais peut-être à M. de Courpière, sur qui elle avait des vues, comme lui sur elle ; mais je ne le devais peut-être qu’à moi. J’étais, à cette époque, aussi célèbre que Maurice : je puis le dire sans vanité, puisque je lui dois cette célébrité, comme, au fait, il me doit le plus durable de la sienne. Salluste a dit qu’il est glorieux de bien faire, mais qu’il n’est pas honteux d’écrire les belles actions d’autrui. Les pages que j’ai consacrées à M. de Courpière m’assuraient dans le monde une situation assez enviable. J’y étais reçu à bras ouverts, avec une sorte d’effroi. Et tous ces gens, que j’épouvantais, réclamaient de moi une heure de pose, comme d’un photographe. Mais lady Ventnor, que je ne semblais pas épouvanter du tout, fut aussi la seule à ne me point dire : « Faites donc un livre sur moi. » Si bien que je dus prendre l’initiative, et je lui dis, un matin que nous causions tête à tête avec assez d’abandon :

— Ah ! madame, quel régal pour les curieux comme moi si vous écriviez vos mémoires !

Elle me répondit qu’elle ne les écrirait point, parce que cette besogne est une façon d’avouer que l’on a vécu, et que l’on n’a plus ici-bas qu’à accommoder en littérature les restes de son passé. Je lui demandai, avec une galanterie un peu vulgaire, à qui elle pensait faire accroire qu’elle ne fût bonne qu’à noircir du papier, et elle me répondit que c’est à elle-même qu’elle ne se souciait point de suggérer ce sentiment. Elle reprit, après une pause :