— Avez-vous lu des mémoires de femmes ? (J’entendis, à son accent, de quelles femmes elle voulait parler.) Avez-vous lu Mogador et Cora Pearl ? Quelle monotonie dégoûtante, et d’ailleurs inévitable ! Cela pourrait s’intituler les Travaux et les Nuits.
Je lui repartis que j’avais lu Mogador non sans intérêt, ni même sans émotion, et Cora Pearl en bâillant, mais qu’entre ces dames et elle je ne me permettais point de faire de comparaisons. Elle haussa les épaules avec une belle franchise, qui signifiait apparemment qu’elle-même ne se gênait point pour en faire. Puis elle rêva tout haut.
— Il faudrait, disait-elle, conter ma vie par épisodes, sans lier les chapitres… et cependant marquer les étapes, indiquer la ligne, l’action continuelle de ma volonté, la faveur des circonstances… ou de la Providence… tenir compte de ma prédestination…
Je pris ces mots pour un programme, et je lui marquai que je m’instituerais volontiers son historiographe.
— Est-ce, dis-je, que vous me raconteriez votre vie de cette façon-là ?
— Non, dit-elle nettement. Mais je parle quand cela me prend, quand une rencontre m’y provoque, au hasard. Il suffit d’être là : on ramasse. Vous y êtes souvent. M. de Courpière prend le pli de venir tous les soirs… Une série de croquis, et comme d’états successifs d’une personne, vaut un portrait.
— Vous me diriez bien tout ? lui demandai-je.
J’entendais : ce qui ne se dit point, qui fait honte, et que l’on voudrait effacer de sa mémoire et de celle d’autrui. Elle répondit, plus à ma pensée qu’à mes paroles :
— Il y a une sorte de vanité, que j’appelle, moi, humilité, qui est de rougir de son passé ou de sa naissance.
C’était bien le cas de lui dire : « Alors, madame, apprenez-moi donc d’où vous est venu ce sobriquet de Solférino. » Mais je ne l’osai point : elle m’imposait par un certain ton que j’appelle le « ton Empire », parce qu’il est ensemble superbe et peuple, rudement militaire, mais point cynique. Cela ne ressemble aucunement à cette fameuse verdeur des douairières des autres anciens régimes. J’hésitai donc à poser ma question, puis il fut trop tard, et elle me donna mon congé en disant :