— Viendrez-vous cette après-midi voir l’entrée du roi… ? Depuis qu’on les fait débarquer à la gare du Bois de Boulogne et défiler sur l’Avenue, j’offre ce spectacle à mes amis. M. de Courpière viendra. Je compte sur vous.

Je m’inclinai.

Le roi arrivait à quatre heures, mais le dernier délai pour franchir les cordons de troupes et accéder chez lady Ventnor était trois heures. J’y trouvai la dizaine d’hommes qui lui font une cour quotidienne, et que j’aurai sans doute des occasions de crayonner : mais j’attends qu’ils jouent un autre rôle que de figurants ou de chœur antique ; plus un gros bonhomme que je n’y avais encore jamais rencontré, mais que je ne pouvais m’étonner d’y voir, car il représentait à Paris l’un des plus importants journaux de Londres. Il était d’une corpulence si invraisemblable qu’on pouvait le soupçonner de la feindre et de s’être déguisé, pour quelque parade, en pot à tabac ou en cruchon de bière à forme grossièrement humaine. Il n’était pas moins remarquable par une jovialité aussi continuelle que le sourire des danseuses, soit qu’il y pensât toujours, ou qu’il le fît par habitude et sans y penser. Il avait le parler gras, avec des grincements, un accent, point anglais, mais mélangé d’allemand, de néerlandais, surtout de belge. Et il se comportait dans un salon comme les excentriques de son pays sur une scène de music-hall. Parmi ces hommes au langage mesuré, il disait avec application tout ce qu’il ne fallait pas dire, comme ce pitre qu’on nous a naguère montré aux Folies-Bergère, qui avait une si prodigieuse virtuosité de maladresse pour casser des piles d’assiettes.

J’allais omettre qu’il y avait, par exception, trois ou quatre femmes, et je ne sais qui c’était, mais je les devinai du demi-monde : j’entends du demi-monde d’hier, celui de Dumas fils, le panier des pêches à quinze sous.

On n’attend pas de moi que je décrive un spectacle devenu si banal qu’une entrée de roi. Nous ne laissâmes point cependant d’aller à la fenêtre regarder les cuirassiers qui formaient déjà la haie. Le gros journaliste anglais cligna de l’œil, sans doute pour avertir la compagnie qu’il avait des intentions d’incongruité ; puis il fit un gros rire et il dit :

— Savez-vous ce que ça me rappelle ? Ça me rappelle la rentrée des troupes après la campagne d’Italie.

Il est clair que des troupes qui font la haie ne peuvent rappeler à personne des troupes qui défilent, et que ce plein-de-soupe le disait par malveillance, qui sait ? par allusion au surnom de Solférino. Cette malhonnêteté me stupéfia ; elle déconcerta aussi les autres personnes présentes, mais qui dissimulèrent avec beaucoup d’art parisien leur étonnement et leur malaise.

— Vraiment ? dit lady Ventnor, nullement troublée. Le retour des troupes d’Italie ? Je ne l’ai point vu.

« Voilà, pensai-je, une coquetterie peu digne d’elle. »

Mais ce n’était point coquetterie, car elle ajouta :