— J’avais quatorze ans, j’étais encore à Lyon.
Elle se tut, les yeux fermés. Quand elle les rouvrit, d’abord elle me regarda, comme pour me dire : « Attention ! voici un premier crayon. » Puis elle reprit, d’une voix comme lointaine, sans nuances, mais toujours rude et commandante :
— N’est-ce pas curieux… quand on est né dans une ville, qu’on y a vécu des années, qu’on l’a vue sous des milliers et des milliers d’aspects… de n’en retenir qu’une seule vision… et extraordinaire ?… Comme si, cette avenue, nous ne pouvions nous la rappeler qu’avec les soldats, les badauds, la chaussée vide, et la daumont de la Présidence qui passe… Moi, je ne sais me rappeler Lyon, — Lyon, si morne, si ouvrier, si laid avec ses hautes maisons plates comme des visages frustes et pauvres, — je ne sais me rappeler Lyon que dans le tumulte d’émeute, avec des cadavres aux barricades, les ruisseaux rouges, la nuit qui tombe rouge, le tocsin, la foule qui gronde, et l’angoisse des grands silences coupés de coups de feu… Je n’avais que trois ans, mais une journée a marqué dans ma vie…
« Ma mère était remariée, veuve avant ma naissance ; et, comme je l’adorais, je haïssais mon beau-père, par jalousie. J’avais d’autres motifs de le haïr. Il nous battait toutes les deux. Et surtout il amenait à la maison des individus qui semblaient échappés du bagne et qui ne parlaient que de tuer et de brûler. Je comprenais déjà. C’est depuis lors que je n’aime pas le peuple.
— Vous n’avez pas attendu la Commune, dit l’Anglais en ricanant.
— Non… Un jour il rentra, il semblait ivre. Il dit des choses… confuses… mais cette phrase, que j’entendis bien : « C’est la révolution qui commence. Je pourrais vous tuer toutes les deux sans que personne me demande compte de votre vie. » Ma mère devint toute pâle. Moi, je n’avais pas peur. Peut-être que je n’étais pas encore capable de peur. Mais je l’étais déjà de férocité, car je me rappelle ma joie abominable du lendemain quand c’est lui qu’on nous rapporta mort, la tempe trouée ; un peu de sang coulait, et je le regardais avidement.
— C’est le premier sang, dit l’Anglais, que vous ayez eu sur vous.
— Le premier, dit-elle, impassible.
Puis elle me regarda encore, pour juger de reflet. Et je pensais : « Celle-ci est la même qui, gamine, flairait son ennemi mort. »
Une grande clameur retentit, nous courûmes à la fenêtre. Le roi n’était pas encore signalé : on acclamait le préfet de police, le seul homme vraiment populaire de Paris. Nous reprîmes nos places. Mais, comme lady Ventnor ne semblait point disposée à poursuivre son récit, l’Anglais l’interrogea :