— Est-ce qu’après cet accident, fit-il, madame votre mère s’est mariée une troisième fois ?
— Non, dit-elle en le toisant, madame ma mère ne s’est pas mariée une troisième fois, mais cela est revenu au même, et elle ne m’en a pas moins donné l’équivalent d’un beau-père. Celui-là était un soldat.
— Nous arrivons à la guerre d’Italie.
— Oui, dit-elle, et à Solférino. Mais pas si vite.
Elle me regarda, comme si elle devinait le point de ma curiosité. Mais ensuite elle ne regarda plus personne, et ce fut à elle-même qu’elle parla.
— Ma mère, dit-elle, qui n’avait guère vécu plus d’un an avec mon père, et moins de trois ans avec son second mari, vécut plus de douze ans avec le beau-père illégitime dont elle m’avait pourvue sans me consulter… Elle avait mes yeux, mon regard, mais qui signifiait… autre chose… et elle me ressemblait moralement à une nuance près : elle était infiniment résignée comme je suis volontaire. Lui, j’ai dit tout ce qu’on en peut dire quand je l’ai appelé « soldat ». Mais vous ne savez plus ce que c’est, vous n’en avez plus, dans vos armées où on passe. Je le vois… sans âge, comme un étudiant de quinzième année qui porterait un uniforme… grand corps efflanqué dans une redingote vaste, les deux jambes toujours allongées, comme tendues à un feu de bivouac, le képi en pain de sucre affaissé, ou le bonnet de police sur l’oreille, avec un gland qui se balance devant le nez… une barbiche de Méphisto de province… et des yeux jaunes tirant sur le vert, où flotte un rêve d’absinthe. Mais il avait… le prestige ! Je ne jurerais pas qu’il plût : il levait les femmes… comme une contribution de guerre.
« Moi, je le haïssais, de même que l’autre, et pour le même motif. Il ne me battait pourtant point, et ne rendait pas ma mère plus malheureuse qu’il n’est juste. Quand je lui laissais voir mes sentiments, il me disait : « Tu me détestes et tu as bien tort ; moi, je t’aime. » Je ne sais pas quel âge je pouvais avoir quand il a commencé à me dire ce mot-là. Cela se perd dans la nuit de mes souvenirs. Je crois qu’il me l’a toujours dit. Quand je fus en âge de comprendre, je m’aperçus qu’il me l’avait toujours dit du même ton et, j’imagine, dans le même sens…
« Il tenait garnison à Lyon, mais plusieurs fois il fit campagne. Quelle délivrance que ses départs ! Je me remettais à chérir ma mère furieusement. Nous étions presque misérables, et cette misère à deux m’était douce. Dès qu’il revenait, je crois que je haïssais ma mère autant que lui. Quand il revint d’Italie, couvert de gloire, médaillé à Solférino, j’avais quatorze ans, j’étais femme, très belle, — puisqu’on le sait, je le dis, — et je lus d’abord dans ses vilains yeux jaunes qu’il ne tenait qu’à moi de me venger.
« C’est le premier calcul que j’aie fait, et peut-être le plus profond de ma vie. J’étais au croisement des deux chemins, je le savais et où ils me mèneraient tous deux. Vertueuse, j’épouserais quelque ouvrier : ils me faisaient horreur ; pour moi, ils étaient tous les pareils de l’homme que j’avais vu rapporter tout sanglant à la maison. Mais j’avais des scrupules, j’étais pieuse : je n’ai pas attendu d’être riche et marquise. Alors, je souhaitais plutôt de prendre la mauvaise route, mais je voulais être forcée. Une fois le pas franchi, il faudrait bien poursuivre… Je crois que je ne me serais jamais décidée si je n’avais eu à portée l’homme qui, en me poussant où je voulais aller, de surcroît me vengeait.
— Et c’est, dis-je, par vengeance, par jalousie, que vous avez cédé au vainqueur de Solférino ?