Le bel ensemble n’était point déparé par des accessoires de restaurant. Cette salle de bain demeurait uniquement garnie de ses meubles originaux. La table était d’onyx, et supportée par deux sphinx ailés, de bronze plaqué d’argent, comme les consoles du grand salon. Les lourds seaux à glace, les deux candélabres à douze bougies, toute l’argenterie et la vaisselle plate étaient posés à même le plateau poli ; et nous avions pour nous asseoir neuf fauteuils pompéiens, bien campés sur des pieds très courbes, dont le dossier parfaitement rond offrait un appui confortable, mais dont le siège eût semblé dur, si l’on ne les avait, par charité, rembourrés de coussins de plumes. Nos places étaient désignées d’avance, et je remarquai le protocole. Mme la marquise de Ventnor avait pris à sa droite l’ancien évêque, et témoignait ainsi qu’elle était trop bien pensante pour tenir compte de sa brouillerie avec l’Église. Elle avait pris à sa gauche le général. Faute d’une place d’honneur, elle avait décerné au vénérable Alcibiade la présidence : il occupait, vis-à-vis d’elle, le milieu de l’autre côté long, ayant à sa droite le plus beau des hommes et, à sa gauche, le banquier juif. Notre âge comparativement jeune reléguait M. de Courpière et moi aux deux bouts ; mais il en avait tout un pour lui seul, au lieu que je partageais le mien avec l’historien légitimiste : mon voisin de gauche était l’évêque. Les zakouski nous furent aussitôt passés par deux moujiks tout de blanc vêtus, qui n’avaient pas l’air précisément de garçons de bain, mais enfin qui ne faisaient pas disparate dans ce décor.
La conversation y fut d’abord beaucoup moins appropriée : elle ne se ressentait ni des apparences environnantes ni même du caractère des convives. Il faut dire que cette salle de bain n’était probablement une nouveauté que pour Maurice et pour moi. Les autres l’avaient dû visiter au temps où la Solférino faisait volontiers faire à ses amis le tour du propriétaire. Ils ne pouvaient s’étonner que de s’y revoir après tant d’années et d’y goûter de la cuisine russe. Mais le général seul exprima cet étonnement, à l’instant même où il déplia sa serviette, et je ne connais personne au monde qui ait si vite fait de dire ce qu’il veut dire : il ne s’étend jamais (je ne le lui reproche point), un mot lui suffit, parfois une onomatopée ; et, quand il a parlé, on n’a plus qu’à se taire, sans répliquer.
Dès qu’il eut lâché son éclair et son tonnerre, le banquier juif, sans chercher de transition, nous donna les recettes du grossier chichi et de la délicate soupe de sterlet, des biftecks hachés, des côtelettes Pojarski et de la kacha. Alcibiade et le plus beau des hommes affirmèrent la supériorité de la cuisine française, mais sans décider entre celle d’aujourd’hui et celle d’hier, et j’observai qu’ils évitaient soigneusement d’être laudatores temporis acti, même sur cet article. Cela allait jusqu’à s’abstenir de toute anecdote qui eût daté. L’ancien évêque ne me parut pas moins discret, et je sais que lady Ventnor ne raconte pas volontiers, sauf à moi, et si je la presse. Quant à l’historien légitimiste, il est intarissable, mais on ne le sort point de son époque, et sa dernière nouvelle est toujours un bon mot de Louis XVIII ou un accouchement de Mme la duchesse de Berry.
L’on passa de la cuisine à la politique, sans effort, mais par des intermédiaires assez inattendus, dont voici la suite. Nos deux moujiks nous présentèrent des gelinottes, qui nous ramenèrent naturellement à la Russie. Le plus beau des hommes nous fit remarquer que l’un au moins des deux garçons n’avait pas une figure de terroriste, le banquier juif éleva des doutes sur la réalité du mouvement révolutionnaire, et le général exécuta sommairement la Douma. Puis, comme le Président de la République alors en exercice était sur le point d’aller rendre visite à notre grand ami le tsar, on plaignit la France d’être représentée par un bourgeois obèse, et l’on se répandit en propos que je ne saurais qualifier que d’orduriers sur le compte de cet honorable magistrat. Ce fut M. de Courpière qui donna le la ; mais je m’étonnai de voir que les autres, qui firent, de leur temps, une polémique plus fine et plus réservée, se mettaient à son ton, et qu’ils employaient comme nécessairement le langage du père Duchesne pour traduire leurs opinions sur ce temps-ci. L’historien légitimiste traita M. Thiers de sinistre vieillard et nous fit connaître ce qui s’était passé à Blaye. Le général ne craignit pas de l’interrompre et demanda où en était l’instruction relative au soudain trépas de M. le Président du Conseil (que j’ai rapporté dans un précédent chapitre). Je tremblai que cela ne nous conduisît à une statistique de la criminalité : je ne l’attendis point plus de deux minutes. Il restait à dire que ces horreurs sont le fruit de l’école sans Dieu : c’est à l’évêque défroqué que l’on laissa le soin de le dire, et je fus sensible au comique de cette intervention ; mais je regrettais que l’on n’abordât point des sujets plus intéressants ou plus singuliers.
J’avais espéré — confesserai-je cette pédanterie ? — que j’allais assister à une sorte de Banquet, ou du moins à un festin de Trimalcion, où chacun prendrait tour à tour la parole pour développer des lieux communs en leur donnant une tournure ingénieuse et en les illustrant d’exemples tirés du musée secret de l’histoire. Je ne me résignai point à entendre répéter pendant deux heures qu’il n’est permis qu’aux rois d’être gros et que la corpulence du Président déconsidère notre malheureux pays. J’avais fait le propos de me tenir à ma place et d’écouter tous ces hommes d’âge, mais je vis bien que, si je ne m’en mêlais pas, je perdrais ma soirée. L’historien légitimiste m’ouvrit une voie, sans le faire exprès. Il racontait, du ton le plus animé, la réconciliation in extremis de M. de Talleyrand avec l’Église, et, par une inconcevable étourderie, il avait l’air de la raconter plus particulièrement à l’ancien évêque. Il ne voyait pas que la marquise lui faisait des yeux. Elle se tourna ensuite vers moi et me jeta un regard d’intelligence. Je pris aussitôt la parole, comme pour lui rendre service.
— Je suis loin, dis-je, de juger mon temps aussi sévèrement que vous faites ; mais, si vous le haïssez à ce point, pourquoi ne saisissez-vous pas toutes les occasions qui vous sont offertes de vous en divertir ? Quant à moi, je serais incapable ici de penser à aucune histoire qui fût postérieure ou même trop antérieure au quatre septembre.
Je fis observer que le lieu de notre réunion n’était pas seulement historique, mais pour ainsi dire sacré. N’était-ce pas un temple désaffecté, mais encore tout parfumé des mystères qui naguère y furent célébrés ? Et ne commettions-nous pas une manière de sacrilège en y tenant des discours profanes ? J’indiquai d’un mot le rite et le sujet du dialogue que je prétendais suggérer à mes compagnons de table, et je regardai le vieil Alcibiade, à qui me semblait revenir le premier tour de parole. Il sourit. Il fut flatté de mon invitation, et il se mit tout aussitôt à nous préparer quelque chose ; mais il n’en garda que plus rigoureusement le silence, et nous eûmes, en attendant, une nouvelle leçon de l’historien légitimiste.
Elle eut trait au culte du corps, qui, selon ledit historien légitimiste, fut un des scandales du Directoire et résulta de l’anglomanie. Il nous donna sur les exercices physiques et les jeux de cette époque, notamment celui de barres, les raffinements de la toilette, les massages, les bains de lait ou de vin, des détails qui semblaient tirés de quelque encyclopédie, mais qui ne me déplurent point, car je pensais : « Nous en sommes au Directoire, c’est tout près du Consulat, d’où il n’y a qu’un saut au premier Empire, qui nous conduira tout naturellement au second. »
Lady Ventnor nous délivra de l’historien : elle n’use pas du procédé incivil de la sonnette, mais elle ordonne la conversation et la partage aussi équitablement qu’elle peut entre ses divers hôtes. Elle désigne l’orateur en posant une question où une seule des personnes présentes puisse répondre. Ainsi, elle demanda ce que pense le catholicisme de ce culte du corps, et aussitôt Monseigneur prit la parole, comme si elle lui eût dit : « C’est à vous. »
Il nous débita, selon son ordinaire, un véritable sermon, de style chrétien et d’inspiration païenne, où il reprocha fougueusement à l’Église, comme l’une de ses pires fautes en politique, son mépris de la guenille, l’excès de sa réaction contre le matérialisme antique. Il parla de nos devoirs physiques envers nous-mêmes, et il célébra la beauté féminine avec onction. Il était agréable à entendre, parce qu’il berçait l’oreille et ne fatiguait pas la pensée. Il termina par un couplet sur les courtisanes, qui ne s’imposait point et qui manqua d’ampleur. On eût dit une transition plutôt qu’une péroraison. Comme il l’adressa au vénérable Alcibiade, je compris que c’était pour le mettre en branle. Le beau vieillard, en effet, à ce mot de courtisane, entama soudain le discours qu’il méditait depuis un quart d’heure, et qui fut précisément du genre d’éloquence que j’avais souhaité.