Nous passâmes de là dans le salon principal, qui frappait d’abord par son immensité, imprévue de l’extérieur. Tous les meubles qu’on pouvait remuer en avaient été retirés, et remplacés par de petites tables, mais qui ne le garnissaient point ; il était désencombré de tout accessoire inutile, et l’on saisissait du premier regard l’unité, prodigieusement complexe mais évidente, de la décoration. Comme disent les peintres, « tout se tenait » ; le lambris de chêne sculpté, les colonnes accouplées, incrustées de lapis, la corniche, que festonnaient des guirlandes de fleurs, et la bordure du plafond, semblaient former un cadre unique à compartiments, où se logeaient en belle ordonnance les rideaux et les tapisseries aussi bien que les fresques et les tableaux de chevalet. Il se peut que, montrées ailleurs, chacune de ces œuvres d’art eût pris une individualité de chef-d’œuvre ; mais ici elles se subordonnaient et ne concouraient qu’à l’ensemble ; et l’œil se refusait à distraire, pour les considérer à part, même ces grandes consoles dont les pieds de bronze, sculptés et ciselés par Dalou, représentaient des sphinx et supportaient des tablettes d’onyx, ou cette cheminée de marbre rouge qui servait de socle à un vase antique, aux flancs duquel s’adossaient deux nudités de marbre blanc.

La couleur même du décor, bien que nuée infiniment, avait aussi une sorte d’unité admirable, et elle ne satisfaisait pas moins la vue, et je dirai : l’esprit ou le jugement, que ne faisaient les formes et les reliefs. Elle était puissante et généreuse, et d’une patine presque sévère qui n’en appauvrissait point la richesse ; et elle s’éclaircissait comme brusquement au plafond, où l’on voyait, parmi une atmosphère bleuâtre, dans l’ovale d’un empyrée mythologique, de nobles déesses, des enfants nus, et un Phébus-Apollon tirant vers le zénith la flèche de lumière qui met en fuite la sombre nuit.

Lady Ventnor allait toujours, lentement, au bras d’Alcibiade. Elle paraissait revoir sans aucune émotion toutes ces merveilles, qu’elle avait naguère dédaigneusement abandonnées, — il est vrai, pour d’autres, — et elle nous les faisait voir sans orgueil, ou plutôt elle ne nous faisait rien voir : elle nous précédait, voilà tout. Ses vieux amis gardaient pour eux leurs souvenirs ou leurs réflexions, et comme ni M. de Courpière ni moi n’avions rien à dire, cette promenade eût été parfaitement silencieuse sans l’historien légitimiste. Il me rappela le mot d’un autre compilateur de son espèce, qui disait : « J’aurais fait un excellent domestique. » Il avait cru devoir s’improviser guide, il nous signalait ce qu’il convenait d’admirer, et il nous nommait les auteurs des toiles : Gérôme, Boulanger, Delaunay…

— Mais oui, mon ami, mais oui, lui disait avec douceur lady Ventnor, ce qui signifiait, je pense : « Nous le savons, taisez-vous. »

Il n’en continua pas moins à nous enseigner. Il nous révéla que la statue de Vénus sortant de l’onde, qui ornait le salon de musique, était de Picou, et que, dans la salle à manger, cette Diane couchée sur un cerf, qui tenait tout le plafond, était un agrandissement, par Dalou, du fameux émail de Bernard Palissy.

J’avoue que j’étais fatigué, je voyais mal depuis que nous étions sortis du grand salon. Je faisais en moi-même quelques réflexions vagues sur le style Napoléon III, et de nouveau je me ressouvenais de l’Opéra, quand nous arrivâmes à l’escalier, que l’on a comparé à celui de ce monument. La comparaison me le fit trouver fort petit, et ma première impression fut assez défavorable ; mais, s’il est petit, il est splendide, et nous avons trop de restes de barbarie, ou trop de raffinement, pour résister à la séduction de la matière précieuse. Je ne pus sans une volupté fouler ces degrés d’onyx, frôler ces murs, caresser de ma main dégantée cette rampe d’onyx, et une fois de plus enivrer mes yeux de l’éclat des marbres.

Mais sans doute la marquise était lasse comme moi. Ou bien fut-ce par coquetterie, — ou par pudeur ? Elle nous permit à peine de regarder son ancienne chambre par la porte entre-bâillée. Je ne vis qu’un instant, tout au fond et comme très loin, le lit de marqueterie, sur une estrade, dans une niche de repos, où se contournait, à la voussure, une Aurore dans un ciel pâle. Puis une autre porte s’ouvrit, et je vis la salle de bain. C’est là, comme je le souhaitais, mais je n’osais point l’espérer, que le dîner nous allait être servi.

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J’avoue que je m’étais méfié de cette fameuse salle de bain. La renaissance de l’hydrothérapie est toute moderne. Ce que nous savons des pratiques de l’ancien régime nous fait comprendre que les femmes admissent des hommes à leur toilette sans hasarder leur pudeur, et que les rois eussent un public à leur lever et à leur coucher. Les baignoires de souveraines, que l’on nous montre à Fontainebleau ou à Trianon, sont exiguës ; et les espèces de boudoirs où nous les voyons placées sont décorés de peintures fragiles, qui ne résisteraient pas à l’action de la vapeur d’eau.

Lady Ventnor avait paré à cet inconvénient par l’emploi des marbres multicolores, dont je blâme l’excès dans les autres pièces de l’hôtel, mais qui n’étaient nulle part plus à propos que dans celle-ci. La salle, exactement circulaire, était divisée, par des pilastres, en panneaux, sans autre ornement que le fort relief des moulures qui les encadraient et l’harmonie des diverses nuances, où dominait la brèche violette. Le plafond, en cintre surbaissé, était percé d’un œil-de-bœuf, et bordé d’une mosaïque où se voyait une ronde de sirènes aux queues enroulées. Le sol était également de mosaïque, qui représentait la naissance de Vénus. Une marche de marbre rouge faisait tout le tour de la pièce, avec une seule échancrure pour loger la baignoire. Et celle-ci, très vaste, affectant la forme d’un sarcophage, était d’onyx, emboîtée jusqu’à mi-hauteur dans une dentelle d’argent, comme les verres où l’on sert le thé. Deux enfants nus, d’argent massif, accoudés à des urnes qu’ils inclinaient, versaient l’eau chaude et l’eau froide.