Il avait la plus vénérable tête blanche, ornée d’une barbe de missionnaire, mais plantée sur un petit corps raide de soldat ; et je me rappelai en le regardant une gaminerie qu’on m’avait contée de lui : un jour, à cheval, au Bois, il salua militairement un général qui eut l’esprit de lui répondre en faisant le geste de la bénédiction. J’aurais pu me faire confirmer l’anecdote, car le général était également là : bien poivre et sel, mais aussi sec, craquant, brusque et boute-en-avant qu’aux jours des belles batailles.

Connaissant l’antisémitisme de la marquise, je m’étonnai de voir, aux côtés de ce général et de ce ci-devant prélat, un banquier juif, qu’elle doit regarder comme un sans-patrie et l’agent de l’étranger. Mais elle en use, et elle lui doit un joli denier de sa fortune personnelle. De plus, il n’est point sans-patrie ; car il n’a justement pas fait comme les camarades ni renié la sienne, environ Francfort, pour adopter la nôtre, en dépit de l’adage que la patrie est là où l’on a son hôtel. J’excepte ce financier de ce que j’ai dit sur le physique des hommes du second Empire : il n’avait, quant à lui, que le type de sa race, accusé jusqu’à la caricature, et même avec je ne sais quoi de satanique. Il ressemblait au méchant tailleur bancal, quasi cul-de-jatte, que les enfants des contes allemands voient dans leurs rêves. Mais ses vilains yeux jaunes pétillaient de malice boulevardière, et il me sembla piquant de retrouver chez un marchand de lorgnettes, comme au bric-à-brac, cette vieillerie : l’esprit du Boulevard.

Le contraste était frappant de ce gnome avec le quatrième convive, qu’on appelait « le plus beau des hommes ». Ce surnom devait dater de loin, mais il le méritait encore. Je ne sais s’il réparait l’outrage des ans ou s’il avait cessé de vieillir juste à son point de perfection. Fort grand, non point voûté, mais légèrement penché en avant, et comme par condescendance, il avait moins d’expression que de régularité ; et ce n’est aussi qu’à la longue qu’on lui trouvait de l’esprit, et surtout du savoir, mais intrinsèque et dissimulé. Comme tous les gens absolument beaux, il ne se soumettait point à la mode, ni à celle de son temps ni à la nôtre : il n’était point rasé, et il ne portait point les favoris ou la barbe, mais une assez forte moustache, tombante, sans être gauloise. Il avait, dans le regard, de la sérénité, un peu d’ennui, pas la moindre fatuité. Il était beau comme on est né, sinon sans le savoir, du moins sans étonnement, avec naturel, avec dandysme, et je crois qu’il aurait dit comme Brummell — à peu près : « Si vous remarquez que je suis bien, c’est donc que je ne le suis pas. »

Mais le dernier convive était aussi beau que lui dans un autre style. Je m’étonnai un peu de l’entendre appeler Alcibiade, car il avait une longue barbe blanche et il était au moins Homère. Il ne trahissait son grand âge que par cette blancheur du poil et par cette lumière qu’on voit dans l’œil des vieillards, comme dit si bien Victor Hugo ; son teint demeurait frais et rose, nulle ride ne contrariait ses traits fins, de la plus belle régularité classique. Pourtant, seul entre tous, il faisait figure d’ancêtre, parce que ses moindres gestes, les plus légères inflexions de sa voix, accusaient ce raffinement extrême et cette maîtrise de politesse où il ne suffit pas d’être bien élevé pour atteindre : il faut encore être revenu et détaché de tout, singulièrement de soi, mort à tout égoïsme et à toute matérialité.

Bien que M. le vicomte de Courpière soit un des hommes les plus agréables de ce temps-ci (et je ne saurais dire ce que je pense de moi-même), je fis entre ces vieillards et nous des comparaisons qui n’étaient point à notre avantage ; et d’abord je regrettai que nous ne fussions pas arrivés à sept heures dix, au lieu de sept heures vingt, et que nous nous fussions fait attendre. Mais la marquise elle-même, qui est sévère sur cet article, ne nous reprocha point notre retard. Je pense qu’elle était contente de sa toilette, et elle pouvait l’être : elle portait une robe toute simple, d’une soie molle, vert d’eau, et, par-dessus, une manière de paletot d’homme, taillé en sac, de chantilly noir, boutonné de deux cabochons d’émeraude, gros comme des moitiés d’œufs de pigeon.

Les convenances sont si variables, selon la physionomie des gens et leur date, que je ne m’effarouchai plus du tout d’arriver à l’Ours en cortège de noce, avec des compagnons comme ceux-là. Nous partîmes en deux fournées. Le banquier juif avait son automobile-salon, où il put caser le plus beau des hommes, le général, Monseigneur et même M. de Courpière et moi, sans qu’un seul des cinq parût sacrifié ou traité en petit garçon. Lady Ventnor suivit, dans une voiture attelée, avec Alcibiade à sa droite et l’historien légitimiste sur le strapontin.

Nous les attendîmes en faisant les cent pas sur le trottoir. J’en profitai pour considérer l’extérieur de l’hôtel : c’était par acquit de conscience et pour faire une revue complète, car je n’étais curieux que de l’intérieur, non de la façade, que j’avais vue en passant, comme tout le monde, des centaines de fois. Mais je l’avais vue, ce n’est point regarder. Je la trouvais simple, peu originale et d’un bon goût qui ne sentait point son époque. Le développement en était médiocre, et l’on voit, maintenant surtout, bien d’autres hôtels à Paris qui affectent plus apparemment des proportions de palais. Il n’y avait même qu’une seule grande baie au rez-de-chaussée et trois fenêtres aux étages supérieurs, dont le deuxième était en attique. Devant ce rez-de-chaussée régnait une terrasse, qui le surélevait, du côté de l’avenue, jusqu’à une hauteur d’entresol ; elle était coupée, à gauche, par un passage voûté pour l’entrée des voitures, et l’on devinait, à ces dispositions, la profondeur et la pente du terrain. Je fus étonné de trouver un caractère à cette architecture, qui ne m’avait jusque-là paru être qu’un pastiche de la Renaissance ; notamment, le cadre de la grande baie et le profil du chéneau ne me rappelèrent plus la Renaissance ni aucune époque ; et des analogies que j’aperçus, mais que je ne saurais définir, entre cette ornementation, un peu lourde mais vigoureuse, et certains motifs de l’Opéra, me firent soupçonner qu’il y eut peut-être un style du second Empire, dont les exemplaires, à la vérité, sont fort rares, mais enfin qui exista.

Sur ce, nous vîmes arriver l’équipage de lady Ventnor, et comme elle n’allait pas descendre sur le trottoir, nous nous hâtâmes d’entrer pour la recevoir à la porte du vestibule. Les chevaux eurent vite fait de nous rattraper, et je ne pus jeter sur ce vestibule qu’un premier regard à la dérobée, cependant que l’on ouvrait la portière. Il me parut tout tendu de tapisseries, et ce n’est qu’en y rentrant que je vis qu’il était revêtu de mosaïques, mais si chaudement colorées et en même temps si fondues, qu’elles jouaient en effet la tapisserie. Un banc de marbre du plus superbe rouge tirait d’abord l’œil. Une grande glace était au-dessus, encadrée d’or, où se composaient en tableau toutes les images et toutes les lumières éparses. Les quatre portes étaient d’ébène. Des médaillons de bronze ciselé et doré, qui représentaient des fables de La Fontaine, s’encastraient dans le bois noir.

Ces quatre portes étaient ouvertes à deux battants, et de même toutes les portes : ce détail, conforme aux habitudes russes, suffisait à rappeler dès le premier pas que le logis privé n’était plus qu’un restaurant russe ; il me parut que la transformation avait été bien aisée et comme naturelle, cela me désenchanta. Parmi les autres meubles, à peine dérangés, étaient dressées les petites tables, et cette vue n’étonnait point. Des garçons du type kalmouk, beaucoup plus nombreux que les dîneurs, servaient avec nonchalance et obséquiosité. Ils étaient habillés de blanc comme à l’Ermitage de Moscou, avec la longue chemise et la taille ceinte d’un cordon de soie rouge. La livrée des laquais et des chasseurs était d’un bleu presque noir, mais largement galonnée d’or aux coutures, ainsi qu’une livrée de maison souveraine ; et, comme là-bas dans les musées ou dans les théâtres impériaux, on avait le sentiment d’être chez le tsar.

Tout ce domestique n’avait guère pour emploi que de guider à travers l’hôtel les clients moins soucieux de dîner que de visiter. Un cicérone s’offrit à nous ; mais le nouveau maître du lieu, reconnaissant lady Ventnor, accourut ; et après lui avoir souhaité la bienvenue en phrases protocolaires, comme un introducteur des ambassadeurs, il s’effaça, pour lui faire entendre qu’elle était libre de se croire ici chez elle et de s’y promener à sa fantaisie sans être surveillée par un gardien. Elle prit le bras d’Alcibiade, et nous les suivîmes dans un premier petit salon où la décoration des murs était si sombre qu’on ne voyait d’abord que le plafond clair : un ciel que traversait un génie et, aux quatre angles, des médaillons, soutenus chacun par deux griffons aux ailes éployées. La haute cheminée était de marbre noir, sans une veine ni une tache, et elle était surmontée d’une Ariane en pleurs, demi-nue, parmi les feuilles mortes d’automne.