« Le roi de Prusse le saisit à pleins bras et l’enleva en l’air. C’était pour l’embrasser, je crus que c’était pour l’étouffer, j’eus le cœur serré. Et, comme les spectateurs de la dernière galerie à l’Ambigu, je faillis crier : « Ah ! prenez garde… »
VI
LE DINER DES OMBRES
Les « Amis de l’Architecture privée » redoutèrent longtemps que Mme la marquise de Ventnor ne fît abattre son fameux hôtel de l’avenue des Champs-Élysées, où elle habita, comme l’on sait, jusqu’au jour de son mariage, qui l’obligea de se transporter avenue de l’Impératrice. Elle avait annoncé maintes fois ce caprice digne d’Érostrate ou d’un despote asiatique, de qui on brise le verre dès qu’il a bu. L’ancienne Solférino n’a jamais outré jusqu’à cette rigueur le culte de sa personne, mais elle ne voulait point que des successeurs jouissent de la demeure magnifique et insolente qu’elle n’avait créée naguère que pour soi ; et elle déclarait à qui voulait l’entendre qu’elle avait bien le droit d’anéantir, entre autres, ce plafond qu’elle avait payé à Baudry un prix exorbitant.
Il est certain qu’elle en avait le droit, et que la propriété n’autorise pas seulement l’usage, mais l’abus. En attendant, elle se bornait à laisser, depuis plusieurs années, les volets clos et, devant la grande baie du rez-de-chaussée, le rideau de fer descendu. Elle rassura enfin les amis de l’architecture privée, et les siens, qui eussent trouvé cette démolition de mauvais goût : elle donna l’hôtel à bail à un restaurateur venu de Saint-Pétersbourg, et qui pensait qu’il y a plus d’une façon d’exploiter l’alliance.
Je me réjouis de cette location, qui allait me permettre d’étudier l’un des plus somptueux décors du second Empire. J’étais d’autant plus curieux du document que je connaissais maintenant assez bien la femme historique, et encore vivante, qui l’avait laissé. Je fis observer à M. de Courpière qu’il serait piquant, du moins pour nous, de dîner dans la chambre de parade ou dans la salle de bain, et je lui demandai ce qu’il attendait pour m’y inviter. Il me repartit avec juste raison que ce n’était pas à lui de m’en faire les honneurs, mais à lady Ventnor elle-même, et que je ne la connaissais guère si je croyais qu’elle nous dût faire languir longtemps.
Je ne croyais point qu’elle fût si pressée de revoir son hôtel déguisé en cabaret, après n’y avoir plus mis les pieds pendant des années quand elle y était encore chez elle ; mais je me trompais. M. de Courpière a un sens remarquable de l’inconséquence des femmes, et son pronostic se vérifia dans les quarante-huit heures qui suivirent l’ouverture du restaurant de l’Ours. Lady Ventnor nous écrivit que l’on y dînait le surlendemain. Au lieu de nous y donner rendez-vous, elle nous avertit que le lieu de la réunion serait chez elle, à sept heures un quart. Je ne trouvai point l’idée heureuse : prétendait-elle nous faire arriver à l’Ours en cortège, comme une noce ? Il est vrai qu’avant la guerre ces façons ne semblaient point ridicules comme à présent. C’était le temps où l’on se donnait le bras dans la rue.
Je me demandai aussi pourquoi cette correspondance, quand nous avions vu lady Ventnor la veille au soir : c’est habituellement de vive voix qu’elle arrangeait les parties que nous faisions avec elle au pavillon d’Armenonville ou ailleurs. Enfin je notai une particularité qui ne semblera dénuée d’intérêt qu’aux personnes tout à fait ignorantes du Paris contemporain : lady Ventnor ne nous nommait pas nos convives. Elle le fait toujours, pour éviter de réunir chez elle des gens qui se seraient injuriés dans la semaine, ou simplement qui ne se salueraient pas : car une maîtresse de maison, même elle, ne peut pas tout savoir. — Je signale en passant cette convocation pour sept heures un quart : lady Ventnor maintient les heures de son bon temps. C’est un petit snobisme, où elle a moins de droit que personne ; car elle a contribué au retardement du dîner, quand les Chambres étaient à Versailles, en acceptant l’usage d’attendre le retour des députés et des sénateurs pour se mettre à table. Mais je m’excuse de cette anticipation et je reviens à l’ordre chronologique.
Lorsque nous arrivâmes chez la marquise, à sept heures vingt, et les derniers, je compris pourquoi elle avait fait un mystère de cette partie : c’est qu’elle n’y avait point prié ses amis ordinaires, sauf un qui est de toutes les fêtes et qu’elle nourrit pour être sûr qu’il dîne. Il est petit et disgracié. Il gagne mal sa vie en faisant de l’histoire ; et comme il s’est cantonné dans celle des milieux légitimistes, il se croit tenu par ses relations rétrospectives d’être plus royaliste que le roi. C’est le dernier sous-off de l’armée de Condé. Sa conscience d’historien va jusqu’à affecter les belles manières du dix-huitième siècle, qui ne lui siéent point ; car il a plutôt l’air d’être né pour pousser une voiture des quatre saisons ; et rien n’est divertissant comme de le voir faire belle jambe avec un pantalon de la maison qui n’est pas au coin du quai.
Heureusement, il y avait d’autres invités. J’en comptai cinq, et ils me parurent intéressants, d’abord ensemble, puis chacun pris à part. Je dis ensemble, parce que, malgré leurs différences de taille, de physionomie, et même d’âge apparent, ils portaient tous la marque de cette génération du second Empire, dont les hommes furent solides, un peu charretiers, carrément parvenus, jamais ce qu’on a depuis appelé rastaquouères, même quand ils étaient parvenus, entre autres choses, à la richesse (mais ils préféraient le pouvoir), et où l’on manquait assez généralement de distinction native, mais jamais de tenue.
Celui des cinq qui de prime face m’amusa le plus, parce que j’avais ouï parler de lui et je désirais le connaître, était cet évêque in partibus qui eut aux Tuileries des succès publics de prédicateur, et d’autres succès privés ; qui est devenu depuis encore beaucoup plus in partibus, et même à un point où il ne pouvait plus rester évêque. On l’appelait cependant « Monseigneur », qui était une grande commodité pour la conversation, et l’est aussi pour l’écriture : j’en profiterai. D’ailleurs, ses allures ne juraient point avec cette qualification : il était prêtre sous l’habit noir, fertile en anecdotes, mais discrète personne dès qu’on touchait à ses souvenirs de confession, pompeux, toujours en chaire, habillant ses propos plus libres d’éloquence sacrée, enfin, — qu’on me passe le mot, — disant des cochonneries comme Bossuet, s’il était concevable que Bossuet en ait pu dire.