— Par dépêche ?

— Oui. Sauf quand ils prétendaient à une femme assez haut cotée pour motiver le dérangement d’un ambassadeur. Je le sais par expérience personnelle.

— Comment, vous le savez par expérience personnelle ? m’écriai-je avec une indignation qui n’était nullement jouée. Mais, madame, je pensais que vous vous fussiez tenue hors de cette ronde infernale (je m’exprime dans le style de l’époque). Vous deviez vous réserver à votre petit prince Citron, qui ne l’avait pas volé, et qui, après avoir partagé vos angoisses, méritait de partager exclusivement vos joies.

— Ne demandez jamais l’impossible, surtout à moi, répondit-elle. Citron lui-même n’était pas si exigeant. Il a su tout ce que je faisais et il ne m’a jamais retiré son amitié. Il m’a écrit jusqu’à son dernier jour des lettres charmantes de collégien, que je vous montrerai quand vous visiterez mes archives.

— Ah ! Madame, dis-je, quand vous voudrez !

— Vous pensez bien aussi, poursuivit-elle, après ce que je vous ai dit de mon patriotisme, que je n’allais pas me retirer à une heure où la France avait besoin de moi selon mes moyens. Je ne plaisante pas. Je n’ai jamais oublié que j’étais Française, ni quand j’ai fait mon devoir de femme, ni quand j’ai refusé de m’y soumettre. Jugez-moi sur ce dernier trait.

« Le 5 juin, je me rappelle précisément les dates, le roi Guillaume de Prusse arrivait à Paris, où le tzar Alexandre Il était déjà depuis quatre jours. Le prince de Merseburg-Weissenfels, que vous venez de voir chez moi, avait précédé son souverain de cinq ou six jours. On me l’avait amené. Sa candidature était posée. Quel coup de fortune ! Trois cent millions ! Et un homme, — vous venez de le voir, mais êtes-vous physionomiste ? — un homme de qui la plus sotte femme fait ce qu’elle veut. Il l’a bien prouvé !… Mais j’hésitais. Je me rappelais par quelles transes nous venions de passer. Il n’était pas encore l’ennemi : il était… le trouble-fête. J’avais de la rancune, comme de la haine naissante, une répugnance physique ; mais enfin j’hésitais, c’est bien excusable, je ne pouvais pas prévoir que lord Ventnor me dédommagerait bientôt…

« J’hésitais encore lorsque le vieux roi de Prusse arriva. Le lendemain, il y avait revue à Longchamp. J’y allai. « J’aime les militaires. » C’est toujours beau, une revue : mais comme c’était plus beau, ou plus brillant, avec les voltigeurs, les cent gardes, les sapeurs coiffés du bonnet à poil et drapés du tablier blanc, les cantinières en jupe rouge, et les tambours-majors qui jetaient en l’air leur grande canne ! Comme Talma jadis, l’armée française paradait devant des rois : trois souverains et, derrière, un peloton de princes, et plus de grands-ducs d’un seul coup que je n’en ai revu depuis séparément.

« Je sentis d’abord une petite peine, une petite humiliation : notre souverain, à nous, déjà malade, las, affaissé sur son cheval, ne faisait pas, à mon gré, assez belle figure entre les deux autres, le géant prussien et le géant russe. Puis j’aperçus Merseburg et, près de lui, un autre que vous devinez : tous deux en uniformes de cuirassiers blancs — superbes ! Sous la visière du casque, cette bonne figure niaise de Merseburg devenait inquiétante. C’était un barbare, mais… pas seulement terrible : injurieux, ironique — comme l’autre. Et je sentis que jamais, jamais, pour ses mines de cuivre, pour ses trois cent millions, pour je ne sais quoi encore, jamais je ne serais à cet homme-là.

« A ce moment, on vit arriver sur le champ de course, du côté de Saint-Cloud, un autre cortège, bien modeste : trois ou quatre voitures découvertes, quelques gardes et, dans la première calèche, l’enfant impérial, tout pâle. Il venait d’être malade, c’était une de ses premières sorties. Quand il descendit de voiture, il chancela et on vit qu’il boitait.