« Je vous avouerai que cette affaire de Luxembourg me parut d’abord d’une enfantine simplicité. J’étais novice, et j’ignorais que ces affaires-là deviennent tout de suite inextricables pour peu que chacun y mette du sien.

«  — Eh bien, dis-je à Citron, c’est marché conclu, puisque l’Empereur souhaite d’acquérir Luxembourg, et que ton père ne demande qu’à céder la place, j’imagine, pour de l’argent.

«  — Papa, me répondit le prince, en a le plus grand besoin. Moi aussi, et je toucherais volontiers ma commission. C’est marché conclu, si tu veux : on est d’accord, il ne reste qu’à échanger les signatures ; mais mon père craint de mécontenter les Prussiens qui tiennent garnison dans la place, et il cherche un prétexte pour rompre l’engagement qu’il a pris.

« Je vous répète les propres paroles du prince. C’est la question de Luxembourg mise à la portée des enfants, mais sans que l’histoire soit faussée. Le pétard éclata peu de jours après, et à la prussienne…

Lady Ventnor, qui sentait notre ignorance, continua de mettre l’histoire à la portée des enfants. Elle nous exposa, en la simplifiant, la manœuvre hypocrite de Bismarck, qui feignait d’approuver, et même de favoriser les ambitions françaises, excitait sous main l’opinion allemande, et faisait ensuite les gestes d’un homme débordé. Et elle nous peignit le cauchemar d’une guerre, à la veille de l’Exposition.

— Ce n’est point, dit-elle, la guerre qui nous faisait peur ; mais chaque chose doit venir en son temps, et pour lors nous préférions nous amuser. Ce qu’on a dit de la fête impériale est exagéré, mais il est vrai pour cette année-là. Le grand palais ovale à galeries concentriques et à voies rayonnantes commençait d’être encombré de caisses ; dans le parc du Champ-de-Mars, les pagodes, les isbahs russes, les bazars et les cafés turcs abritaient déjà toute une figuration bigarrée ; derrière les palissades encore closes, on entendait répéter, le soir, des musiques d’Orient, et les bergères tyroliennes, enfermées dans leur bergerie, lançaient au ciel, aussi crânement qu’Hortense Schneider, leur trou-la-la-laïtou. Mais je ne vais pas vous décrire notre exposition : elle vous ferait pitié, vous la trouveriez petite, vous avez le goût gâté par les grandes machines américaines, et vous n’aimez plus l’odeur des lampions. Nous, elle nous émerveillait. C’est la première fois que nous avions tant d’exotisme pour vingt sous. Et puis, nous avions invité le Monde, nous étions prêts à le recevoir… chiquement. On nous disait bien qu’il ne fallait pas être fiers pour ouvrir aux rois et aux peuples ce mauvais lieu ; mais nous sentions que ce serait tout de même un échec pour la France si l’orgie était remise, et nous en aurions été humiliés comme d’une bataille perdue. Riez si vous voulez, quand mon pauvre Citron, qui daignait partager mes angoisses, me disait : « Ah ! Margot, Margot, notre exposition est dans le lac », des larmes me montaient aux yeux, je me sentais atteinte dans ma dignité de Française, et je faisais le propos de sauver la mise à mon pays.

Je gardais bien de rire. Je trouvais même piquant et imprévu que la France eût été sauvée, en des conjonctures si particulières, par une autre Jeanne d’Arc, et j’eus grand’hâte de savoir comment lady Ventnor s’y était prise. Elle me répondit :

— Fort simplement. Le roi de Hollande avait mis pour condition au marché que la France lèverait toutes difficultés du côté de la Prusse. Je le sus à temps. Je fis observer à Citron que les difficultés n’étaient point levées. Il suggéra au roi d’invoquer ce prétexte, ce ne fut donc point la France qui se déroba, et l’honneur fut sauf.

— Bravo ! dis-je. Et après ?

— Ah ! après… la détente !… Point soudaine : rien n’était achevé, l’étranger se faisait attendre, il pleuvait, il gelait. Mais enfin ils vinrent, tous, aux accents de la Grande Duchesse ! Les rois retenaient par dépêche leur loge aux Variétés. Ils retenaient aussi autre chose…