— On ne le fit travailler qu’une fois, dit la marquise, et c’est justement alors que nous devînmes amis. Il était venu négocier secrètement, avec l’empereur Napoléon III, la cession de Luxembourg à la France.

— Secrètement, dis-je, mais je vois que vous étiez dans le secret.

— Je n’y fus point du tout pour commencer, répliqua lady Ventnor. Mais Citron me demanda conseil dès que l’affaire s’embrouilla. Personne, au début, n’avait soupçonné que son voyage eût un objet politique. Il venait à Paris à tout propos. Et puis l’Exposition allait s’ouvrir, et la Hollande y devait tenir sa petite place. Tous les rois étaient espérés. Toutes les femmes connues de Paris avaient été pressenties qu’elles auraient à les recevoir ; et pour ma part je ne m’étonnai donc point que Citron, qui me connaissait depuis fort longtemps, me témoignât pour la première fois le désir de faire plus ample connaissance.

« Cette autre négociation fut d’un sans-cérémonie que j’ai toujours prisé. Il me demanda en riant comment diable il se pouvait faire que cela n’eût jamais été plus loin entre nous, et je lui répondis que je m’en sentais un peu déshonorée. Il me répondit que le plus déshonoré, c’était lui ; et comme nous avions tous les deux un vif sentiment de l’honneur, vous devinez que la réparation ne fut point retardée.

« Même, nous refusâmes de déclarer l’honneur satisfait après une seule rencontre. Citron, qu’on a voulu représenter comme un pâle noceur, était un homme de famille et une bête d’habitude. Pour le garder, je n’eus pas besoin de grandes habiletés : je n’eus qu’à mettre un peu d’ordre dans son existence. Il n’était pas bohème de tempérament, il ne tâtait de tout que pour choisir, et, s’il errait, c’est qu’il cherchait à droite et à gauche où se fixer. Je lui ai brodé des pantoufles. Il était sociable comme les rois ne le sont point, prévenant, d’humeur égale, gai, avec des nuages, des ressouvenirs, des peurs brusques.

«  — Ah ! me disait-il, ma bonne Marguerite, comme je m’embêtais le mois dernier, et comme je recommencerai à m’embêter le mois prochain !

« Je lui répondais :

«  — Mais non, Monseigneur. Le mois prochain, l’Exposition sera ouverte, et je vous jure que personne ne s’embêtera. »

— C’est, dis-je, une idylle. Je ne me plaindrai plus. Citron vaut Charles et Chérubin. Je vois qu’on ne m’avait pas menti, et que jamais la petite fleur bleue n’a plus fleuri que sous l’Empire. Mais, pour en revenir au prince d’Orange, il était plus souvent chez vous qu’aux Tuileries ?

— Il y allait, au contraire, fort souvent, et sans me le dire, puisque sa mission était secrète. Je ne comprenais rien à ces mystérieuses sorties, et je me mis, croiriez-vous ? à être jalouse. (Car ce sentiment, dont il n’est plus guère aujourd’hui question qu’au théâtre, était alors assez commun, même dans le monde de la fête.) Citron était diplomate, mais avant tout galant homme. Il savait ce que l’on doit aux femmes, et il s’empressa de manquer au secret professionnel dès qu’il vit que j’en prenais ombrage.