— Je pense, dit-elle, que vous connaissez bien cette question de Luxembourg ?
J’observai du coin de l’œil M. de Courpière, et je vis à sa mine que jamais il n’avait tant ouï parler de cette forteresse. Par complaisance pour lui, et bien que je redoutasse le petit cours d’histoire, je dis à la marquise :
— Oui, je connais la question à fond, mais faites comme si je ne la connaissais pas.
Elle quitta soudain le ton de la pédanterie, qui ne lui est pas naturel, et dit en riant :
— Croiriez-vous que moi-même je ne savais seulement pas où était situé Luxembourg quand je me suis mêlée de l’affaire ? C’est, ma foi, le prince d’Orange qui a dû me l’apprendre.
— Citron ! m’écriai-je, heureux de voir intervenir ce personnage, qui promettait d’égayer le récit.
— Pauvre Citron ! murmura-t-elle, d’un ton qui me fit sentir d’abord qu’elle avait eu un faible pour lui.
Je vis bien aussi que le surnom ne la choquait pas. Elle le trouvait plutôt gentil, tendre, à peine irrévérencieux.
Elle nous déclara, sans plus tarder, que Citron valait beaucoup mieux que sa réputation et qu’il était un pauvre calomnié. Elle nous fit son portrait physique minutieux, crayon pâle, à peine rehaussé ; et nous crûmes voir ce visage fin, placide, ces cheveux sans couleur, ce teint blanc et mat, ces yeux d’enfant triste où, aux heures de vacances et de fête parisienne, survivait l’ennui des jours moroses ; ces yeux clairs, mais sans transparence, pareils au Vyver de la Haye, où même l’image blanche des cygnes est indécise, ternie et comme ancienne.
Je félicitai la marquise de varier si heureusement ses procédés de portrait selon les personnages à peindre. Mais elle était déjà passée du physique au moral, disant que ce Citron était le garçon le plus simple, le plus naïf, le plus aimant, le plus dépourvu de morgue royale, et qu’il faudrait l’appeler Chérubin si nous n’eussions disposé de Chérubin pour un autre. Elle fit une digression sur les rois et princes d’alors, qui n’étaient pas blasés de tout comme ceux d’aujourd’hui, mais neufs, amusables, étonnés, province ! Elle revint au calomnié, assura que c’était le roi son père qui le réduisait à la noce et l’écartait des affaires, où il eût été fort capable.