Les hommes du monde qui ne craignent pas de s’encanailler en faisant de la politique intérieure sauvent les apparences en faisant aussi de la politique étrangère, qui est plus distinguée. Ils y prétendent des lumières innées. Ils ont, en effet, de naissance, le ton et les silences de l’emploi et la fausse profondeur qui déguise le vide. Naturellement, M. le vicomte de Courpière aspirait à conseiller notre diplomatie ; mais, comme j’y suis inepte, il attendait d’avoir déniché un autre inspirateur, de préférence une Égérie, qui lui pût souffler des opinions et peut-être dicter des articles.
Je l’admire d’avoir flairé que lady Ventnor pouvait devenir cette Égérie. Car il ne se tenait chez elle, et elle-même ne tenait, que des discours de la dernière puérilité sur les affaires internationales. On soupirait : « Pauvre France ! » et on ne se donnait même pas la peine d’articuler que tout va de mal en pis, tellement cela paraissait sous-entendu, ou certain a priori.
Mais, un jour, les feuilles annoncèrent à grand fracas l’arrivée à Paris du prince de Merseburg-Weissenfels, chargé d’une mission secrète.
Ce personnage, puissamment riche, a fait de longs séjours à Paris, et il y a épousé en 68, ce n’est pas hier, une des filles les plus filles de l’époque. Il n’en est pas moins revenu, deux ans plus tard, contribuer avec son régiment au nettoyage de la moderne Babylone. Mais il ne veut pas croire que cette opération d’hygiène un peu rude ait refroidi à son égard ses nombreux amis parisiens : car la guerre, c’est la guerre, et, quand elle est finie, on n’y pense plus. Son auguste maître lui avait dit : « Allez donc causer un peu avec vos camarades de là-bas, et avertissez-les par charité que nous leur tomberons dessus au printemps, si d’ici là ils ne sont pas sages. »
La perspective d’une campagne n’alarmait point M. de Courpière, qui ne laisse pas d’être belliqueux, et qui n’appartient plus qu’à la réserve de la territoriale. Mais il ne croyait pas que nous fussions prêts, et il fulminait contre le gouvernement, qui nous mène droit à la guerre et qui désorganise l’armée. Je le rassurai de mon mieux ; et comme je sais tout de même un peu d’histoire contemporaine, je lui rappelai, ou je lui appris, que les procédés de la politique allemande n’ont pas varié depuis un demi-siècle : il n’y avait donc pas plus de raison pour s’émouvoir cette fois-ci que les autres fois des froncements de sourcils ni des risettes, des rodomontades ou des affectueux avertissements. Je remontrai à M. de Courpière la grossièreté de cette politique, dont je ne sais pourquoi l’on vante la malice, et qui a toujours fait long feu depuis trente ans. Mais j’avouai qu’elle donne sur les nerfs, et qu’on aimerait de temps en temps à cogner ce peuple, qui est le plus mal élevé d’Europe et, pour comble, le plus prétentieux. Maurice me félicita de mon patriotisme et se remit à fulminer, cette fois contre les Français, indignes de ce nom, qui ne fermeraient point leur porte au prince de Merseburg-Weissenfels. Il déclara que jamais il ne remettrait les pieds chez les gens, même de son monde, qu’il saurait avoir reçu cet émissaire.
Il regretta tout aussitôt cette imprudente déclaration, car il n’avait pas achevé sa phrase qu’on lui apporta un mot de lady Ventnor, qui nous priait à dîner le même soir pour rencontrer le prince. Il est pénible d’avoir si peu de temps devant soi pour se contredire. Comme j’étais curieux de ce Merseburg-Weissenfels, j’y aidai M. de Courpière, et je lui trouvai même je ne sais quelle obligation de faire le contraire de ce qu’il venait de protester qu’il ferait.
Ma curiosité fut bien déçue. Le dîner fut d’une solennité officielle et assommante, et personne, comme il fallait s’y attendre, ne fit la moindre allusion à cette mission impertinente dont le prince était chargé. Lady Ventnor avait réuni, en l’honneur du personnage, non pas ses plus agréables amis, ni même les plus illustres, mais les plus importants, et cela faisait une composition assez hétéroclite. Il y avait un paléontologiste et un historien rat d’archives ; un avocat député, fameux par ses reniements et par sa candidature perpétuelle à n’importe quel portefeuille ; quelqu’un des Beaux-Arts ; un général qu’on a surnommé le « grand Bavard », mais qui, ce soir, avait le tact de se taire ; M. de Courpière, qui ne se taisait pas moins, et moi, qui ai une faculté incroyable de mutisme. Enfin, lady Ventnor avait profité de la circonstance pour obtenir deux femmes vraiment du monde : l’épouse du candidat ministre, petite créature nette et décisive, qui conclut, qui tranche, et, au besoin, qui rase, et une princesse née Française, devenue Allemande par un premier mariage, redevenue Française par un second, et qui serait donc, en cas de guerre, aussi embarrassée que la Camille des Horaces.
Ce qu’on dit de plus militaire eut trait aux ballons dirigeables. J’observais cependant le prince, vieillard majestueux et ingénu, orné d’une barbe. Il me parut que ce fleuve marquait à lady Ventnor une sorte de déférence mélancolique, que les hommes d’un certain âge témoignent d’ordinaire aux femmes qu’ils ont désirées jadis et desquelles ils n’ont rien obtenu. (Je subtilise peut-être un peu trop.)
Merseburg se retira de bonne heure, et la réunion tourna soudain au conseil de guerre. Je fus effaré d’entendre ce que des gens individuellement sages peuvent dire de bêtises quand ils mettent leur intelligence en commun. Je me trouvai bien modeste de n’oser rien dire ; mais, comme nous restâmes les derniers, le vicomte et moi, je me rattrapai des que ces imbéciles supérieurs furent partis. Je hasardai quelques plaisanteries sur la politique de salon : elles n’étaient point du meilleur goût et devaient froisser la marquise, mais, à ce point-là, je ne l’aurais jamais cru. L’ancienne Solférino tolère les questions les plus outrageantes sur son passé, et l’on a vu qu’elle y répond. J’aurais pu lui demander sans qu’elle me jetât dehors si elle avait accordé ses faveurs à Merseburg-Weissenfels. Mais elle n’admet pas que l’on doute de son influence, et elle me rembarra si rudement que je lui répondis sèchement que je n’entends pas l’histoire comme M. Scribe. Elle me répliqua que j’avais tort, et que l’histoire ne se déroule pas comme les historiens racontent, mais comme dans Bertrand et Raton ou dans le Verre d’eau ; qu’elle le savait par expérience personnelle, qu’elle n’en était pas à ses débuts (avait-elle besoin de le dire ?) et qu’entre autres elle nous avait évité une guerre en 1867, à propos de Luxembourg.
J’allais lui dire : « Est-il possible ? On le saurait. » Mais je m’avisai que cette réplique était inconvenante, et je me bornai à pousser un « Ah ! bah ? » où il y avait moins de doute que d’admiration, et juste d’étonnement ce qu’en implique le mot admiration au sens latin.