— J’en fus, reprit-elle, récompensée par la plus grande joie de ma vie, la plus honorable, et j’ose dire la plus méritée. Vous m’entendez. Oui, j’ai été mère, mère par lui, et sans incertitude !… Comme j’étais fière ! Et qu’il était fier aussi, et naïvement heureux ! Nous ne parlions plus maintenant que de cet enfant qui allait naître, et nous en parlions comme on doit faire dans les ménages de bons et honnêtes bourgeois.
« J’arrive à la chose… affreuse… que l’événement d’aujourd’hui m’a rappelée. Mais non, non, je ne veux pas faire ce rapprochement ; car rien de répugnant ni de vulgaire n’a diminué l’horreur de notre tragédie : elle est restée noble, d’une convenance haussée jusqu’à l’héroïsme, qui mesure bien la différence et la distance de cette époque-là à cette époque-ci.
« C’est devant moi, seule, que Charles eut l’attaque dont il mourut trois jours après ; et je vous jure que je n’y fus pour rien : j’étais enceinte de huit mois ! J’eus la force de ne pas crier. Il s’était traîné jusqu’à une chaise longue, et, renversé, il me fixait encore de ses yeux où un peu de conscience survivait. J’y lus une prière, un ordre, que je compris et que j’exécutai. Au lieu d’appeler l’huissier, je me traînai moi-même jusqu’à une porte sous tenture que j’ouvris. Dans la pièce voisine se tenait en permanence un personnage bizarre, sorte de singe de Charles, ami à toute épreuve et pour toute besogne. Je lui fis signe de venir, et c’est lui ensuite qui ménagea ma sortie, avant d’appeler les gens pour transporter Charles dans la chambre, dans le lit où il devait mourir.
« Je n’ai su le reste que plus tard, par les journaux. J’avais épuisé ma force, et je fus aussi à l’agonie jusqu’à la naissance de l’enfant. Je voyais rôder autour de moi d’anciens familiers de Charles, celui entre autres qui m’avait assistée le fatal jour. D’outre-tombe, Charles me protégeait encore, il ordonnait ma vie, — hélas ! je ne soupçonnais pas avec quel soin cruel et quelle inflexibilité !
« Quand je me remis à vivre, d’abord je demandai mon enfant : on me l’avait pris. On me donna une lettre que Charles avait écrite pour moi pendant un de ses intervalles lucides du dernier jour, une lettre… raisonnable, et pourtant qui ne me blessa pas, qui me fit à peine mal : il avait tant de tact, même impitoyable, même hâté par la mort ! Il m’expliquait, et il me faisait comprendre, que personne ne devait jamais savoir que notre fils fût né de moi.
Comme lady Ventnor se taisait, M. de Courpière dit que ce n’était point là un dénouement, mais le prologue d’un drame, avec recherche de l’enfant disparu, scènes de reconnaissance, etc.
— Oh ! répondit-elle, croyez que cet « ambigu » me fut épargné. Mon fils n’ignora que la moitié du secret de sa naissance. On ne lui cacha point le nom de son père et, comme juste, il s’en vanta. Je le retrouvai donc, sans nulle péripétie de mélodrame, quand il eut une vingtaine d’années. Je voulus le connaître et je me le fis présenter, cette curiosité est pardonnable. Je méditais peut-être bien une scène. Pour la préparer, je lui parlai d’abord de son père. Vous ne devineriez point ce qu’il trouva à me dire. On chantait alors partout un stupide refrain de café-concert : « On connaît toujours sa maman, — certainement ; — mais, quand il s’agit d’son papa, — c’n’est plus ça. » Mon fils me cita cette poésie et me dit :
— « Moi, c’est unique, je connais papa, et pas maman. Ça ne s’est jamais vu.
« — En effet, lui répondis-je. Et il faut espérer que le hasard ne vous mettra jamais en présence de madame votre mère, car vous y perdriez le plus clair de votre originalité. »