« Je ne me souviens pas d’avoir, à proprement parler, fait sa connaissance. A cette époque, je connaissais tout le monde comme tout le monde me connaissait : il n’y avait pas lieu à présentation. Mais je crois bien que nous n’avions jamais causé ensemble quand, un jour d’hiver, il me rencontra sur le lac du Bois de Boulogne où nous patinions tous les deux. Il lui parut tout simple de m’aborder. Oh ! ce qu’il me dit fut un peu… banal, et je crains que vous ne jugiez mal de son esprit, pourtant fameux.

«  — Vous sur la glace ? Quelle antithèse !

« Je lui répliquai que, la glace étant rompue, je le priais de me conduire au buffet. Tel était le ton de la galanterie — il y a quelques années.

« Il me pria de l’aller voir chez lui, et il me dit les heures de la fin de la journée où on le trouvait et la petite porte où il fallait sonner. Cette invitation me parut aussi toute simple, et je ne sais en vérité pourquoi je ne m’y rendis point. Il fallut, pour me décider, le hasard d’une seconde rencontre au Bois. Ce jour-là, nous étions tous deux à cheval : je ne montais pas très bien à cheval, mais je n’y étais pas désagréable à regarder. Au lieu de me saluer d’un signe en passant, Charles s’arrêta et crut devoir m’adresser un compliment sur ma bête. Je lui repartis qu’elle était fort ordinaire et pas même à moi, que je n’avais pas de chevaux de selle, et que j’en prenais chez Latry quand le cœur me disait de monter. Je reçus le même soir un arabe gris, presque blanc, comme je recevrais aujourd’hui des fleurs ou des bonbons. Ah ! on savait vivre. Charles avait eu la délicatesse de ne joindre à cet envoi qu’une carte, sans même y renouveler son invitation de l’aller voir. Mais vous conviendrez que le cadeau valait un déplacement.

« Je le trouvai, je fus introduite auprès de lui sans aucun embarras de protocole, et rien ne ressembla moins que cette visite à une première visite. Notre amitié toute neuve avait déjà un air d’habitude. Je revins chaque jour. Nous n’étions séparés que par une cloison des appartements de parade, et nous étions à cent lieues du monde. C’était, vous diriez aujourd’hui : une garçonnière, mais sans l’équivoque ni le faux luxe de ces réduits. Le mobilier était simple, commode ; il y avait peu de bibelots, et de grand prix, mais il fallait le savoir : je me rappelle deux vases de Chine carrés, bleus, montés en bronze… une réplique du Prince Impérial de Carpeaux… au mur, deux ou trois petites toiles des paysagistes de 1830, un portrait de femme de Winterhalter, mais de sa première manière et du temps de Louis-Philippe… un joli portrait au crayon du pauvre duc d’Orléans…

« J’avais à moi, dans ce réduit, un Charles aussi « première manière », un Charles d’avant le 2 décembre. On a dit qu’il était un personnage de Balzac : je l’ai connu personnage de Musset. Il portait ordinairement un déshabillé de velours violet-évêque. Il me faisait asseoir dans un bon fauteuil, et il s’asseyait sur le tabouret du piano ; de temps à autre, il laissait errer ses doigts sur le clavier. Il fredonnait même assez joliment ces romances qu’a écrites sa mère exilée. Nos conversations mêlées de musique étaient, naturellement, amoureuses ; mais l’amour y était plutôt sous-entendu. Charles daignait me parler de tout (sauf de la politique), et je n’avais connu jusque-là que… mon oncle qui m’eût donné cette preuve d’estime.

« Les leçons de l’oncle m’avaient fort profité, j’avais feuilleté ses œuvres et je me souvins qu’il avait tracé un portrait de la grand’mère maternelle de Charles. Je sus parler à mon ami de cette femme charmante, qui l’avait élevé. Nous lûmes ensemble quelques pages des romans qu’elle a publiés à Londres pendant l’émigration. Je me souvins aussi, à propos, qu’elle eut un faible pour M. de Talleyrand, et je feignis de croire à une manière d’alliance, ou peut-être même de parenté, entre Charles et ce grand ancêtre.

« Notre intimité cependant prit fin comme elle avait commencé, sans raison. Ce fut la faute de l’été et des villégiatures. J’allai à Bade, où je vous avoue que je me fis remarquer, sinon par des extravagances, au moins par des dépenses que l’on jugea scandaleuses ; et cela me valut un affront intolérable, mais une belle revanche. Un huissier de la cour me refusa, par ordre supérieur, l’entrée des salons de jeu. Je retournais à mon hôtel, assez mortifiée, et escortée de jeunes fous qui ne parlaient de rien moins que de casus belli, quand je rencontrai Charles, qui venait par bonheur d’arriver. Je lui dis ma mésaventure, et il ne fit point de bruit, selon sa coutume ; mais, comme je dînais, il me fit passer sa carte et me pria d’accepter son bras pour entrer au jeu avec lui.

« Il repartit peu de jours plus tard. Nous reprîmes à Paris nos chères habitudes, comme si aucun entr’acte ne les eût jamais interrompues. Notre intimité même se resserra, mais elle devint mélancolique et inquiète. Charles me semblait fatigué, vieilli. Je tremblais pour lui dès que je ne l’avais pas devant les yeux. Aussi le voyais-je et le plus souvent et le plus longtemps possible. Je lui aliénais si bien ma liberté que je lui demeurai plusieurs mois exactement fidèle.

Lady Ventnor articula ces derniers mots avec un peu trop de solennité, qui cependant ne prêtait pas à sourire.