— Même son mari, répéta lady Ventnor imperturbable ; mais j’ai jeté bas la maison, pour la reconstruire à mon idée…
— Et qu’est-ce que vous avez fait de l’homme, du moins depuis qu’il a disparu, car, jusque-là, on le sait ?
— C’est vrai, dit-elle, il y a si longtemps qu’on le croit mort, et si peu de temps qu’il l’est…
Elle se tut, rêva un instant, et reprit :
— Il me déplaît que l’on me pose en rivale d’Élisa Watson et qu’on explique tout ce que j’ai fait contre elle par une jalousie qui me ravalerait à son niveau.
(La marquise me regardait en disant cela ; mais moi, je n’avais jamais ouï tant parler de cette Élisa Watson.)
— Pourquoi, reprit-elle, aurais-je été jalouse ? Étais-je moins bien, moins chère, et montée moins haut — de moins bas ? On prétend qu’elle a été balayeuse à Philadelphie. Je n’ai pas vérifié, ça m’est égal. Un violoniste allemand, Haffner, en tournée là-bas, la ramassa. Il l’emmena partout, entre autres à Bade, où le roi de Hollande la vit. Je ne dis pas que Haffner la lui fit voir, mais je ne dis pas le contraire non plus. Le couple fut d’abord volé, ou crut l’être. Le roi paya, si j’ose employer cette expression, en monnaie de singe. Sous prétexte que la belle était Américaine, il lui offrit — oh ! à poignées — des actions d’une mine de pétrole qui était quelque part en Amérique. Il y en avait, nominalement, pour douze millions, et ça valait bien, jusqu’à nouvel ordre, le prix du papier. Comme le roi était aussi vertueux que généreux, il exigea que Watson épousât le violoniste, et ces douze millions furent la dot.
« J’en riais avec Citron, mais j’avoue que j’enrageai quand, au premier puits que l’on fora, on trouva le pétrole. Les douze millions de papier en valurent vingt-quatre, et trente-six, avant la fin de l’année. Le roi se mordait les pouces et passait son humeur sur le pauvre Citron, qu’il tenait plus serré que jamais. Vous me jugerez bien puérile : c’est par amitié pour le fils que j’ai pris en haine la maîtresse du père.
« Mon genre est d’aller droit devant moi sans me soucier d’autrui. Je ne vise que mon but, et je n’ai jamais rien fait par vanité, par envie, ni même par émulation. Que les autres fassent comme moi, et tant mieux pour les chanceuses ! J’étais plutôt, à l’occasion, camarade et obligeante. Aux biches, petites ou grandes, je passais tout, mais à celle-ci, rien : ni son équipage à la daumont, ni la livrée jaune de ses jockeys, ni sa robe brodée de trois mille perles ! Et quand elle fit construire cet hôtel j’arrêtai le mien qui était aux fondations, je dis : « C’est celui-ci que je veux, et que j’aurai. »
« Mais comment ? Et quel mal peut faire une femme à une autre femme de cette catégorie-là, hors de lui souffler son mari quand, par bonheur, l’ennemie est mariée ? Je vous prierai de remarquer que je n’y avais pour l’instant aucun intérêt matériel : Haffner vivait aux dépens d’une millionnaire, mais il ne disposait pas d’un centime. La séduction d’un homme de cinquante ans, qui a déjà épousé une balayeuse, n’était qu’un jeu, du moins pour moi. Elle fut cependant moins rapide que la ruine physique de Watson elle-même. On était habitué à la voir passer droite et raide dans sa voiture, comme une idole : on ne prit garde qu’à la longue que cette immobilité n’était plus volontaire, elle s’ankylosait lentement. Quand on la regardait en face, on s’apercevait avec horreur qu’un de ses yeux était éteint. Elle était encore belle, mais comme une morte embaumée. Puis, subitement, ce fut la folie furieuse, pire dans ce corps paralytique, la folie furieuse qui se passe en dedans.