Ces derniers mots me parurent atroces, et je m’étonnai de l’accent que leur donna lady Ventnor, ordinairement plus attentive à garder les dehors de la charité. Elle ne corrigea point cette impression par le bref et sec récit qu’elle fit suivre, de sa visite à sa victime chez le docteur Blanche, où elle avait exigé que Haffner l’accompagnât.

— Vous disiez, demanda le plus beau des hommes, que lui n’est mort que tout récemment ?… Autre chose m’intrigue : une fois veuf, de quoi a-t-il vécu ? Vous-même, — pardon, c’est de l’histoire, — comment avez-vous pu subvenir à votre fantaisie de jeter bas et de reconstruire ce palais ? Enfin… d’où venait l’argent ?

— Si on l’avait su il y a quelques années, dit en riant lady Ventnor, l’affaire Humbert aurait paru réchauffée et de médiocre intérêt.

Je la regardai avec un peu d’inquiétude.

— Oh ! dit-elle, il y a prescription ; et de plus ma conscience ne me reproche rien : car je n’ai pas su moi-même à temps d’où l’argent venait, et j’avais fini de le manger quand je l’ai su.

Les moujiks servaient le café, nous avions écarté nos fauteuils de la table. Pour la première fois depuis que je connaissais lady Ventnor, je la vis prendre une attitude de raconteuse et allumer une cigarette.

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— Tout, dit lady Ventnor, alla le mieux du monde tant qu’Élisa Watson — Haffner, si vous préférez — se contenta d’être folle furieuse et domiciliée chez le docteur Blanche. Je ne m’étais point trop fait prier pour venir prendre ici la place qu’elle y laissait libre. Naturellement, comme je n’y étais pas encore chez moi, je ne pouvais mettre à exécution mon dessein de tout abattre et reconstruire, je devais m’accommoder de son cadre tel quel : je m’y sentais dépaysée, mes yeux français blessés par tout ce clinquant barbare ; j’aimais cent fois mieux mon appartement, plus exigu, de l’avenue de la Reine Hurleuse, où il y avait des détails bien, comme ma chambre à coucher tendue de moire mauve et de point d’Angleterre. Mais je recevais Citron encore assez fréquemment, et je trouvais plaisant qu’il usât des meubles que son père, toujours si serré pour lui, avait payés à une femme. Quand au pauvre Haffner, il avait l’habitude d’être trompé dans cette famille, et cela ne le changeait guère : Élisa l’avait trompé avec le Roi, moi, je le trompais avec l’héritier. Si j’ai prolongé sans mesure ma liaison avec le prince d’Orange, c’est, bien entendu, que je l’aimais, mais c’est aussi que toutes ces petites coquineries compliquées ne m’ennuyaient point.

« Seulement, un beau jour, à mon gré beaucoup trop tôt, Élisa Watson mourut. Elle nous jouait là un méchant tour. Une de ses manies de folle était de tester. Comme elle avait le délire des grandeurs, elle léguait tour à tour à chacun des souverains d’Europe son hôtel et son immense fortune. Quel procès s’ils eussent fait valoir leurs titres, Alexandre contre Guillaume de Prusse, et Victor-Emmanuel contre François-Joseph ! Sans compter les autres, car tous y avaient passé. Ils s’abstinrent, et firent bien, car ce fatras testamentaire était sûrement de valeur nulle. Mais le plus sûr est qu’elle n’avait écrit aucun codicille, valable ou non, en faveur de son mari. Je ne doutais point qu’il ne se retrouvât sans un sou, et je me demandais déjà comment j’allais m’y prendre pour lui faire accepter quelques subsides déguisés, placer ses billets de concert, lui procurer des leçons et lui donner à entendre que, malgré ma passion pour la musique, je le dispenserais de me jouer désormais du violon.

« La question de notre logement fut aisément et vite résolue : l’hôtel d’Élisa était mis en vente, je venais moi-même de revendre mon terrain de l’avenue d’Iéna et ce qu’il y avait dessus de constructions. L’hôtel valait bien davantage ; mais, justement parce qu’il valait trop, personne n’osa le pousser aux enchères, et je l’eus pour un prix dérisoire. J’aurais même fait une excellente spéculation si je ne me fusse entêtée de rebâtir ; mais j’avais déjà vu et montré les projets de mon architecte, on en parlait, je ne pouvais plus reculer, c’était un point d’honneur. Cela me permettait en outre de congédier Haffner sans préciser si je rompais : je mettais la pioche dans les murs de sa chambre, il était bien obligé de chercher un gîte ailleurs, et je ne craignais point qu’il me sollicitât de lui en offrir un chez moi, avenue de la Reine Hortense, où je retournai dès que je fus propriétaire ici.