« Il ne commit pas, en effet, cette inconvenance. Il loua ce qui se faisait alors de mieux comme appartement de célibataire, au coin de la rue de Courcelles et du nouveau boulevard Haussmann : un entresol bas de plafond, avec des triples rideaux aux fenêtres, des meubles de cuir dans sa chambre à coucher, des meubles d’or et de brocatelle jaune, des tables et des entre-deux façon Boule dans le salon, et aux murs des tableaux de genre fort coûteux, mais que jamais personne n’y a pu apercevoir à cause de l’obscurité. Il ne marqua d’ailleurs nulle intention de changer les habitudes qu’il avait avec moi, ni de rien réformer de sa vie, qui était dispendieuse. Sa toilette lui mangeait beaucoup d’argent, et il aimait trop les bijoux. Il se connaissait aux objets d’art comme les gens de notre monde qui en vendent ; mais il en achetait. Il avait des voitures et des chevaux. Enfin, il n’était peut-être pas des meilleurs cercles, mais on joue partout, et son jeu, très gros, annonçait des ressources réelles ; car on ne le suspecta jamais d’aider à la fortune, qui, sans lui être par trop contraire, ne lui était pas non plus si favorable.

« Ses occupations ne lui permettaient pas d’être fort assidu auprès de moi, ni importun, mais il était régulier ; et, pour ce qui est d’un article sur lequel il ne me plairait point d’insister, — je veux dire les finances, — il ne paraissait nullement penser à se restreindre, au contraire. Vous n’avez qu’à regarder autour de vous pour juger si je lui ai occasionné des frais extraordinaires cette année-là. Les gazettes ne se sont pas gênées pour publier mes comptes, mes comptes fantastiques : on le disait de moi comme d’Haussmann. Elles ont cru exagérer, et elles sont restées en deçà. Je n’étais pas sans fortune, mais elle n’y aurait pas suffi ; et je vous jure que tout a été payé, très cher, et comptant. J’ai toujours eu horreur des dettes.

— Pas d’en faire faire, interrompit le vieil Alcibiade, à qui son âge permettait, si j’ose dire, cette gaminerie.

La marquise voulut bien sourire. Elle reprit :

— Il est curieux comme je suis peu curieuse et, à cet égard, peu de mon temps. Vous voyez, vous m’avez demandé d’abord d’où venait l’argent : eh bien, moi, jamais je ne me serais posé cette question-là de moi-même et si on ne me l’avait suggérée. Elle ne m’intéressait point. Je ne considère, à propos de l’argent, que le to be or not to be. Le code admet, je crois, pour les meubles, que possession vaut titre : à plus forte raison pour l’argent. Où irions-nous si, chaque fois que nous avons entre les mains un malheureux billet de cinquante louis, nous devions faire un examen de conscience et nous demander : « D’où vient cela ? » Il m’a toujours paru intolérable qu’on arrête les gens et qu’on leur dise : « Mais vous avez un complet neuf et cent francs sur vous ! C’est donc que vous avez assassiné une vieille dame ? » La police ne se gêne pourtant point pour poser cette question indiscrète à de pauvres diables, et c’est même ainsi que, de loin en loin, elle découvre un meurtrier. Elle traite volontiers de même des gens qui ont mieux qu’un complet neuf ; et le public, qui s’arroge le droit de faire la police en amateur, informe d’office contre tous ceux qui font des dépenses exagérées et dont les ressources ne sont pas claires. Encore une fois, de moi-même je n’y aurais pas songé, mais cela ne me plaisait point d’entendre ce que l’on disait : car j’entendais tout, j’ai l’oreille fine. Je ne me souciais pas non plus d’être mêlé à une vilaine affaire. C’est comme pour les dettes, mon bel ami (dit-elle plus particulièrement au malicieux Alcibiade) : les autres font ce qu’ils veulent, et même pour moi, mais je décline toute responsabilité. Après tout, ce Haffner, est-ce que je le connaissais ? C’était un aventurier. On le qualifiait même durement, sous prétexte qu’il avait vécu de la Watson, sinon de moi. Je crus devoir surmonter ma répugnance, et je profitai de ce que j’avais à le remercier du plafond de Baudry pour lui demander entre parenthèse comment il s’en tirait.

« Il ne fit point difficulté de me répondre, et j’ai beau ne rien entendre à ces choses-là, son moyen me parut si ingénieux, si simple, si intelligible, si élégant que j’en fus émerveillée. Je vous ai dit que le roi de Hollande avait ordonné, par vertu, le mariage d’Élisa Watson et de Haffner : ce bon roi n’était pas seulement maniaque de vertu, mais aussi de toute espèce de régularité, et il avait exigé que le contrat fût en bonne et due forme. Haffner avait donc reconnu à la Watson un apport dotal de douze millions. C’était la valeur nominale des actions que Sa Majesté avait offertes à la demoiselle ; mais comme, à l’époque du cadeau, elles ne valaient rien, la dot était fictive et Haffner était fondé à en poursuivre la restitution. Ou bien il admettait la réalité de ces douze millions, mais Élisa en laissait plus de trente-six, et alors il en réclamait encore une douzaine pour sa part dans les acquêts de la communauté. Je ne sais pas si, au regard du droit, l’une ou l’autre de ces prétentions soutenaient l’examen, mais elles n’ont point semblé ridicules à de plus malins que moi, je veux dire aux prêteurs de profession. Haffner me conta, en effet, qu’il avait assez vite gagné son procès en première instance, que l’appel et l’instance de cassation traîneraient sans doute des années, mais que pas un usurier ne doutait du gain final, et qu’on lui avançait des sommes énormes sur la garantie de ses futurs douze millions.

« Je n’allais pas être plus méfiante que des gens qui risquent leur argent, moi qui ne risquais rien. Je me laissai vivre, et je m’interdis de penser aux combinaisons de mon ami. J’y pensais, malgré moi, assez souvent. Haffner était devenu à mes yeux une espèce de magicien, qui créait de rien quelque chose : car je n’aurais pas juré qu’il eût un jour douze millions (l’on peut perdre tous les procès), mais je savais mieux que personne qu’il faisait de l’argent tant que j’en voulais. Créer quelque chose de rien, c’est un miracle, et même le seul. J’en étais toute pénétrée d’effroi religieux, et les sentiments religieux me prédisposent aux scrupules. Je me demandais parfois : « Ce miracle, ai-je bien le droit d’en profiter ? » Je répondais hardiment oui, puisque je mettais en sûreté tout ce que je prenais pour moi. Ce que gardait Haffner s’évanouissait à mesure, ou risquait fort d’être remboursé un jour ou l’autre : moi je faisais des placements inaliénables et insaisissables, et si par hasard il n’héritait pas d’Élisa Watson, j’étais du moins sûre que ses créanciers ne viendraient pas gratter mon plafond de Baudry.

« Mais autre chose m’intriguait. Nous étions, quoi qu’on en ait dit, moins affolés et moins friands de scandales qu’aujourd’hui. Je m’étonnais pourtant qu’une affaire si importante, et si piquante, et plaidée, me disait Haffner, par Jules Favre, pût se dérouler sans que l’on en soufflât mot, ni même que l’on eût l’air d’en rien soupçonner. Cela me donna une deuxième légère crise de curiosité, et je parlai à Haffner de son procès comme il était naturel que je fisse. J’évitai avec soin de trahir la moindre défiance, mais il était bien aussi fin que moi, ou il cherchait une occasion de me convaincre : il m’apporta le soir même un ballot d’actes sur papier timbré, d’extraits de jugements et autres pièces où une femme n’a qu’à jeter les yeux pour être saisie et comme accablée de leur authenticité. Mais je sais par expérience l’impression que fait sur moi le grimoire, et je n’en voulus pas croire moi seule. J’avais un ami notaire (on n’est pas parfait). Je lui transmis le dossier. Mon Dieu, vous allez trouver que j’accumule à plaisir les invraisemblances. C’est ce que fait assez ordinairement la vérité elle-même. Mon ami notaire me certifia que toute cette marchandise était de bon aloi. Je lui objectai qu’il est inconcevable qu’une affaire pareille se débatte dans une cave : il me répondit qu’il se passe bien d’autres choses dans les caves, et qu’on ne sait pas tout, même les notaires.

« L’admirable est que cette consultation, qui aurait dû me donner la foi, acheva de me la retirer. Je n’avais jamais cru absolument aux histoires d’Haffner, jamais non plus je ne les avais niées absolument. Dès que j’eus des raisons d’y croire, je passai du doute à la certitude négative. En conséquence, je le mis à contribution encore plus immodérément. Je suis, me disais-je, la caisse de retraite de ce pauvre homme. Si un beau jour tout craque, il trouvera ici le nécessaire, souper, gîte et même le reste : il ne l’aura pas volé. Je vous prie de considérer le progrès de mes sentiments : j’avais d’abord voulu me débarrasser de lui sans tambour ni trompette, et j’étais prête à lui faire la charité ! Il ne m’en fournit point l’occasion. Rien ne sauta. Il disparut tout simplement sans laisser d’adresse, même à moi. Son bail de la rue de Courcelles était à fin de période, et l’on sut qu’il avait donné congé dans les règles depuis six mois. Cette fugue était donc préméditée de longue date. Il laissait d’assez grosses dettes, mais non point disproportionnées à son apparente fortune, et elles ne firent point crier. Quant au procès, personne n’en parla ni n’en ouït parler davantage après son éclipse qu’auparavant.

— Et ça finit… comme ça ? demanda le ci-devant Monseigneur, désappointé.