— Non, dit lady Ventnor après un petit effet de silence et de recueillement. Je vous disais tout à l’heure qu’il n’est mort que depuis peu : en effet, il n’y a pas quinze ans. J’étais mariée. Je recevais comme à présent, comme toujours, à cinq heures. Je le vis arriver un soir, comme s’il était venu la veille. Jamais il ne m’avait écrit une ligne. Je n’avais pas eu de lui la moindre nouvelle depuis… calculez ! Jamais la pensée ne me serait venue qu’il pût exister encore. Mais son entrée fut si naturelle et sa figure avait si peu changé que je n’eus pas même peur à sa vue. Il portait seulement un peu plus longue sa barbe que j’avais déjà connue blanche, et tenez, il ressemblait au beau Nieuwerkerke, dont nous parlions. Sa tenue était correcte, et même élégante, rien de l’Enfant prodigue. J’avais pas mal de monde, il ne put que prendre part à la conversation générale ; mais il resta le dernier.
« Lorsque nous fûmes tête à tête, il s’excusa de son brusque départ de jadis, comme il eût fait de quelque vénielle impolitesse d’hier ; puis il me démontra, fort brièvement, qu’il avait dû agir ainsi. Le procès n’en finissant point, ses prêteurs s’étaient lassés. Plutôt que diminuer son train, il avait préféré faire le plongeon. Il s’en était allé dans son pays, où l’on vit de rien. Et maintenant il revenait, parce que l’arrêt définitif était rendu, et il n’avait plus qu’à toucher les fonds. J’avoue que ce dénouement-là me surprenait encore plus que l’apparition du revenant. Je m’étais même si bien habituée à croire qu’il avait roulé tout le monde, et d’abord moi (mais moi sans dommage), que j’étais presque déçue. Lui cependant, toujours avec la même placidité, m’exposait comment seraient échelonnés les paiements de cette fabuleuse somme. Il devait toucher le lendemain son premier million, en un chèque sur la Banque de France. Il me montra le chèque. J’en ai vu de gros, mais c’était la première fois que j’en voyais un de cette taille : il m’imposa.
« Haffner me dit alors qu’il avait une grâce à me demander : c’était de partager avec lui, le lendemain, son dernier déjeuner d’homme pauvre, à la Maison Dorée. J’acceptai, j’étais sincèrement émue ; et je dois dire que rien ne fut gai comme ce dernier déjeuner d’homme pauvre. Vous savez que Haffner avait de l’esprit. Était-ce du sien, ou du vôtre, qui lui était resté après les doigts ? N’importe, il m’amusa fort, et il fut bien jeune, ce vieillard à la barbe blanche ! Après déjeuner, il me remit en voiture et fut, en se promenant, toucher son million. J’appris par les journaux du matin qu’en rentrant à l’hôtel de Bade où il était descendu, vers trois heures, il s’était tué.
— Quel mystère ! dit l’évêque.
— Je suppose, dit lady Ventnor, qu’il avait fini par croire à son procès ; il était devenu un peu fou, à la façon d’Élisa Watson ; il avait le délire des grandeurs. C’est assurément lui-même qui avait fabriqué le chèque, et il ne le croyait point faux. Il l’a présenté de bonne foi aux guichets de la Banque, on lui a ri au nez ; son illusion s’est évanouie brusquement, cet homme ruiné depuis un quart de siècle a senti la ruine pour la première fois, il n’avait plus de raison d’être, et il s’est détruit.
Ce récit nous avait très vivement intéressés, mais c’était ce genre d’intérêt qui n’anime point une compagnie, et le dénouement avait même jeté un froid. Nous ne sommes pas comme les anciens, et nous n’aimons guère que l’on fasse allusion à la mort dans les banquets : nous croyons aussitôt devoir, non par un sentiment véritable, mais par bienséance, prendre des figures d’enterrement.
Lady Ventnor est une maîtresse de maison trop accomplie pour que ces petits mouvements des cœurs lui échappent ; elle les surprend, et elle excelle à y couper court. Elle semblait rêver, elle regardait un peu vaguement çà et là : elle cherchait une diversion. A ce moment, les moujiks entrèrent, et ils débarrassèrent, pour y servir des rafraîchissements, la table où nous avions dîné. Les yeux de lady Ventnor semblaient attirés maintenant vers cette table d’onyx, nue, où apparaissaient plusieurs taches noirâtres que nous n’avions pu voir quand le couvert était mis. Elle nous les fit remarquer.
— Voilà, dit Alcibiade, une admirable table gâtée ! Quel est le vandale qui a dîné ici ?
— Non, non, dit lady Ventnor en riant, c’est moi qui ai fait cela.