Mais il n’y fallait point compter. Mon hôte me ramena dans le hall. Cette fois, j’avais grand besoin de m’asseoir. J’étais rendu. Je sentis que je devais pourtant prendre à mon tour la parole et manifester mon admiration. Je ne trouvai que des phrases communes. Heureusement, j’avais affaire à un interlocuteur qui magnifiait les mots comme les images. Il me crut sincère, enthousiasmé, et il repartit de plus belle. Il se flattait d’avoir créé un microcosme, mais il se plaignait de n’avoir pu le créer que matériel et mort ; pour peupler ce décor qui, à ses yeux, abrégeait l’univers, il rêvait de susciter un être humain qui eût résumé en soi l’humanité. « Voilà donc, pensai-je, pourquoi il a épousé la Solférino ! » J’osai prononcer le nom de la marquise. Il fit une risée de colère.
— Lady Ventnor ? cria-t-il. Qu’est-ce donc ? Rien. Une petite femme ! Réellement. Une petite femme. Une biche !
Et il ajouta, avec mépris :
— Une honnête femme !
Je vis entrer à ce moment un nouveau personnage, d’une trentaine d’années pour le moins, que lord Ventnor me présenta comme son secrétaire, grand, brun, de figure assez médiocre, et, je me hâte de le dire, point équivoque. Je crus bien, en le considérant, lui trouver le front bas, volontaire, les yeux enfoncés de l’Antinoüs ; mais c’est probablement parce que nous venions de parler d’Hadrien. Il me déplut ; mais je sentis le Latin, — je n’aurais su dire de quel pays, ou même de quelle partie du monde, — le Latin, qui, malgré cette antipathie, ne pouvait manquer de m’être plus proche et intelligible que lord Ventnor qui ne me déplaisait point.
Le marquis se réduisit dès lors au silence, et il n’y en eut plus, comme on dit vulgairement, que pour le secrétaire. J’observai d’ailleurs qu’il exprimait toutes les mêmes idées que son maître, avec plus d’emphase, de développement, de rhétorique : et je présageai que je pourrais tirer de lui, quand nous resterions seuls, tout ce que je n’avais pu obtenir du marquis.
Ce tête-à-tête fut plus tôt que je ne pensais. Le dîner, bien que servi à la française, se termina à l’anglaise par une beuverie de vins. Lord Ventnor se leva dès la première bouteille, nous souhaita le bonsoir, et se retira. J’entrepris aussitôt le secrétaire, à qui je fis répéter sans aucune peine tout ce que m’avait débité le marquis sur son raccourci d’univers et autres extravagances de même farine. J’exprimai moi-même le regret que la pauvre marquise ne fût point le personnage d’un tel décor, et il ne manqua point de me dire qu’elle n’était qu’une « petite femme ». Mais il ajouta :
— Et avec cela retorse !
Je voudrais pouvoir noter l’accent qu’il donnait aux r et à l’s de cette épithète.
Je lui demandai à brûle-pourpoint :