Alors seulement, et après l’avoir sauvé, elle s’était éloignée de lui, et encore avec ménagement, sans rupture officielle. De temps à autre elle revenait, au vu et su de tous, habiter cinq ou six jours chez lui, et le recevait de même chez elle. Sur ce, comme la pluie avait cessé et qu’un pâle rayon de soleil perçait les nuages, mon compagnon de table me dit :
— Grâce à Dieu, le temps est redevenu brillant.
Il me salua et se retira, me laissant abasourdi.
Malgré sa pudeur et ses réticences, il avait fourni à mon enquête un fort joli faisceau de documents. Je suivais bien la manœuvre de lady Ventnor, et j’avoue que cette stratégie m’émerveillait. Trouver un mari, dans sa condition, me paraissait déjà un tour de force ; mais le quitter ensuite comme indigne, après s’être donné les gants de ne le point lâcher, et se faire ainsi décerner, outre les parchemins, un brevet supplémentaire d’héroïsme et de vertu, c’est le chef-d’œuvre. Cependant mon indicateur m’avait plutôt posé de nouvelles énigmes, et celle-ci entre autres : Comment une Solférino pouvait-elle être devenue « l’amie » de la vénérable reine Victoria ? Il ne m’avait pas davantage révélé pourquoi un lord Ventnor avait épousé une Solférino.
Je ne pouvais plus compter que sur lord Ventnor lui-même pour me l’apprendre ; mais voilà maintenant que je balançais à l’aller voir. J’étais retenu par une sotte peur, une peur de collégien qui n’ose pas entrer au mauvais lieu. Je me raisonnai : qui me verrait ? Je ne connaissais personne ! Enfin j’y allai, mais en rechignant, avec une lenteur de mauvaise volonté, et par un chemin absurde, quoique je visse bien, là-haut, dans la direction de Bonchurch, la grande bâtisse blanche et nue, flanquée de deux tours inégales, l’une gothique, l’autre sans style et formée d’une superposition de bow-windows à auvents, enfin quelque chose d’assez ressemblant au château d’Osborne. J’errai encore près d’une heure autour du parc avant de trouver l’entrée principale. Le portier était devant sa loge, il fallut bien me résoudre. Je lui tendis ma carte et le priai de la faire passer à Sa Seigneurie.
Malgré son nil admirari d’Anglais et de portier, il laissa percer quelque surprise, et je vis, à sa façon hésitante de manier mon carton, qu’il n’avait point souvent de visiteurs à introduire. Cela n’était point pour m’assurer. Puis je songeai que, si une visite était chose si étonnante, la mienne en particulier était plus étonnante encore, et qu’il se pouvait même que le noble lord ne se rappelât seulement pas mon nom. « Bah ! me dis-je, j’en serai quitte pour n’être pas reçu. » Mais je le fus avec d’autant plus d’empressement que je rompais la quarantaine. Lord Ventnor vint même au-devant de moi, comme d’un souverain, et je vis une lueur de joie dans ses yeux clairs, vitreux, qui (je le rappelle) marquent l’éternité. Ce vieillard ne paraissait toujours pas plus de dix-sept ans, je ne doute pas que ce ne soit pour la vie ; et comme il était vêtu de serge blanche, il avait l’air d’un boy qui va jouer au tennis.
Le bizarre est que la cordialité de son accueil ne me mit nullement à mon aise. Je sentais au contraire plus vivement l’incorrection de ma démarche, malgré une certaine effronterie que j’ai. Je perdis mon anglais, et, désespérant de m’excuser en cette langue, je le fis en français. Mais quel français ! J’ose dire que je barbotai. Je remémorai pêle-mêle au marquis mon nom, l’honneur que me faisait la marquise de m’admettre dans son intimité, le dîner que j’avais fait avec lui-même, et la tournée des grands-ducs qui avait suivi. J’avais ouï parler des merveilles de sa villa. Je la savais fermée aux visiteurs. Ma curiosité était piquée. Et j’avais cru pouvoir profiter de notre unique et déjà ancienne rencontre pour forcer la consigne.
Il me repartit que je n’étais point de ces étrangers auxquels il fermait sa porte, et qu’il était charmé de me revoir ; afin de marquer qu’il ne me traitait pas en curieux, mais en ami, il me pria à dîner, et, comme je n’aurais plus de train pour le retour, à passer la nuit sous son toit. Puis il m’avoua qu’il était fier de sa villa, qui était proprement sa création, sauf le logis principal édifié par son père (cela se voyait de reste), et qu’il se ferait un plaisir de m’y servir de cicérone. Nous montâmes un haut perron et pénétrâmes dans le hall, fort vaste, mais banal et nu, où il y avait des sièges commodes. Lord Ventnor m’y fit reposer un instant, par protocole, j’imagine ; et, toujours par protocole, il entama la plus anglaise des conversations météorologiques.
Quand il eut épuisé le sujet, il me promena, mais vite, et comme par acquit de conscience, dans les diverses pièces du rez-de-chaussée, arrangé en musée, de même que son hôtel de l’avenue du Bois ; et il s’empressa de me dire qu’il avait bien d’autres choses, plus originales et plus intéressantes, à me faire voir. (Je sentis venir les étrangetés promises par le Black’s guide to the Isle of Wight.) Il était plus voyageur que collectionneur, il avait visité tous les pays de la terre, et il avait fait de sa villa un monde en raccourci, où, comme l’empereur Hadrien à Tibur, il pût journellement repasser ses souvenirs et les raviver jusqu’à l’hallucination. L’idée première de cette fantaisie lui était venue justement d’une ruine de villa romaine, enclose dans son parc. Il me conduisit d’abord à ce petit Pompéi, comme il disait, et j’eus beau me frotter les yeux, je n’y aperçus rien, que des traces de murs et une centaine de petits cubes de mosaïque. Mais le moindre éclat de pierre lui suffisait pour ressusciter tout un pan du passé, et surtout, à ce que je vis, pour évoquer les images des singularités érotiques, qu’il attribuait de confiance, et un peu trop uniformément, à toutes les civilisations, pourvu qu’elles fussent lointaines dans l’espace ou dans le temps.
Il me montra un stade qu’il avait construit dans une clairière, et où ne manquaient que les athlètes, des Thermes inutiles et déserts, une Académie sans philosophes : et cette friperie antique me rappela la friperie rustique du hameau de Trianon. Un pavillon égyptien, et un autre, indien, me firent penser à l’exotisme de nos expositions universelles. Je me laissai prendre au charme du jardin japonais ; mais le « paysage de Tahiti » et la « vallée de Tempé » ne me parurent point différer assez sensiblement des Kew gardens ou même du parc Monceau. Je songeai à notre Balzac, qui accrochait au mur de son salon des pancartes : « ici un Rembrandt, ici un Raphaël », et qui voyait réellement le Rembrandt ou le Raphaël. Lord Ventnor avait une imagination de même puissance, mais plus particulière, et je ne saurais décrire les visions que ce décor baroque lui suggérait. Elles me causèrent un malaise, un trouble indéfinissable. J’eus de nouveau peur, et follement envie de fuir ce lieu où je m’étais fourvoyé, comme une Gomorrhe où je flairais déjà le feu.