— Maintenant, nous n’en sommes pas à nos jours, puisque nous en sommes à la Guerre. Le récit n’est pas achevé. Mais il est suspendu. C’est qu’elle ne sait pas trop comment elle le doit poursuivre. Elle arrive à la période critique où elle a supprimé les Pyrénées qui séparent le monde du demi-monde, après nous avoir tant dit que cette frontière était inviolable. Elle nous a bien laissé entendre que, grâce à l’adoption et à la paternité d’Émile, elle était devenue une espèce de jeune fille : ce n’est qu’une manière de parler. Elle nous a conté qu’un fils de famille avait demandé sa main : il en est mort. Mais elle est bien devenue véritablement grande dame, et grande dame anglaise, épouse de lord Ventnor : pourquoi, entre parenthèse, lord Ventnor plutôt qu’un autre ? Pourquoi cet étrange bonhomme, que nous avons une fois entrevu ? Il est fabuleusement riche, et n’avait aucun intérêt à l’épouser. Elle-même était riche, surtout après avoir hérité de Julien Chantepie. Elle pouvait choisir. Il y a un mystère, ou plusieurs mystères, qu’il importe que tu éclaircisses, et dont il se peut qu’elle ne t’éclaircisse pas aussi volontiers que de ses aventures précédentes. Aussi n’est-ce point à elle qu’il se faut adresser cette fois, mais à son mari.

— A son mari ! s’écria M. de Courpière.

— Je ne dis pas, repris-je, que je l’interrogerai tout bonnement. Enfin, je ne sais pas trop ce que je ferai. Mais je vais partir pour l’île de Wight, où est sa villa. Nous avons fait la fête ensemble toute une nuit : il est donc parfaitement convenable que je lui rende visite. J’essaierai de le faire bavarder, ou je pourrai du moins faire bavarder des gens autour de lui.

— C’est une excellente idée, dit M. de Courpière, et nous partirons pour l’île de Wight dans deux ou trois jours.

Je lui témoignai affectueusement combien j’eusse été heureux que ce petit voyage à deux fût possible, mais je lui persuadai qu’il aurait tort de se compromettre, quand j’étais là pour me dévouer. Il me remercia de tout cœur, et je partis dès le lendemain.

Je fis halte deux jours à Londres, d’où j’allai faire un tour à Oxford, qui est en effet admirable, mais je le savais. Je revins à Londres, je passai à Cowes : c’était le temps des régates, je m’y attardai. J’eus l’imprudence de déjeuner à Ryde, je m’y attardai aussi, et je finis même par décider que j’y resterais. J’allai à Ventnor entre deux trains. Pendant que j’étais en wagon, le ciel se brouilla ; le vent était fort aigre quand je débarquai, et je jugeai que les Anglais ont tort de comparer le climat de leur south-coast à celui de la Riviera, et en particulier d’appeler Ventnor leur « Madère ». Je ne fis point cent pas sur la plage, je regardai hostilement les collines escarpées qui la protègent contre le vent du Nord et qui ne m’empêchaient point de geler, et j’entrai dans un hôtel, où la vue des petites tables, des nappes blanches, des victuailles étalées sur le buffet d’acajou me rendirent la sérénité en excitant mon appétit.

Je choisis une table qui fût le moins possible exposée aux courants d’air, et j’attaquai une tranche de saumon froid arrosée d’une mayonnaise à la bouteille, et décorée de petites tranches de concombre sans le moindre assaisonnement. Mais cinq minutes plus tard la salle fut envahie, toutes les tables prises. Un grand monsieur, entre vingt et quarante-cinq ans, qui arriva le dernier, ne trouva point de place ; et comme il était seul, de même que moi, le maître d’hôtel mit son couvert vis-à-vis du mien sans me demander aucunement la permission. Je suis Français, et je pestai, mais je connais les Anglais : je me gardai de toute protestation inutile et du ridicule de faire la tête. Je savais aussi que, dans les deux minutes, mon convive inconnu m’adresserait la parole. Il n’y manqua point et, selon l’usage, m’exprima son opinion sur le temps, qu’il déclara incertain (la pluie commençait de tomber à flots).

Charmé de voir que je l’entendais, il devint plus familier, et n’hésita pas à me faire savoir qu’il portait à la France une extrême sympathie, et qu’il ne pouvait pas sentir les Allemands. Il se permit quelques plaisanteries assez brutales sur le Kaiser. Pour lui rendre sa politesse, je lui dis deux mots aimables sur son roi. A ce moment, les gens des autres tables, qui se plaignaient de suffoquer, ouvrirent toutes les fenêtres à la fois. Un vent glacial souffla, et mon commensal profita de la circonstance pour me dire que, si j’étais par hasard phtisique, je me trouverais très bien du climat si tempéré de l’île de Wight. Je le remerciai, lui assurai que le coffre était bon, et je lui dis que je n’étais ici que de passage. Puis, cédant à un besoin de me faire valoir, bien commis-voyageur, j’ajoutai que j’y étais venu rendre visite à « mon ami » lord Ventnor.

Je fus étonné de la froideur qu’il me témoigna tout aussitôt. Je me rappelai, un peu tard, que lord Ventnor était, comme ils disent, excentrique, et probablement dans le pire sens de ce mot. J’essayai de le faire parler un peu dudit lord, mais en vain. Pour me rattraper, je lui donnai à entendre que je venais faire une simple visite de politesse, ou même poser une carte, et qu’enfin je ne connaissais pour ainsi dire pas « mon ami » lord Ventnor. Comme il ne se dégelait toujours pas, je mis les points sur les i ; je déclarai que je ne connaissais pas du tout lord Ventnor, que je ne l’avais entrevu qu’une fois, mais que j’étais lié avec sa femme.

Mon Anglais rechangea aussitôt de visage, me fit l’éloge de la marquise, grande bienfaitrice de ce pays, où elle ne venait malheureusement plus guère, comme il était trop naturel, après « ce qui était arrivé » à son mari. Il ajouta, en baissant la voix religieusement, qu’elle était l’amie intime de la feue reine Victoria. Je faillis tomber à la renverse. Je ne voulus point paraître ignorer cette amitié extraordinaire, mais je lui avouai que j’ignorais « ce qui était arrivé » à lord Ventnor, et je le pressai de m’en informer. Il rougit comme un enfant et me répondit avec le plus grand embarras que cela était impossible à dire, mais que j’en trouverais tout le détail dans les journaux anglais d’il y a quinze ans. Je finis par comprendre que lord Ventnor avait eu un de ces procès scandaleux qui datent dans l’histoire des mœurs. Mon vis-à-vis se hâta de revenir à lady Marguerite, me dit que sa conduite avait été, en cette occurrence, admirable, qu’elle avait soutenu son mari jusqu’à la dernière minute envers et contre tous, contre l’évidence même. C’est elle qui avait emporté l’acquittement, car lord Ventnor avait été acquitté, mais à la suite de débats plus déshonorants que n’importe quelle condamnation.