Elle le regarda sans répondre, encore égarée. Puis je vis poindre l’intelligence dans ses yeux, et il me parut même qu’elle souriait imperceptiblement.

— Ces papiers ? dit-elle. Oh ! pas grand’chose… Quelques titres au porteur… et son testament…

X
LE MARI

Je désirai, vers cette époque, aller passer quelques jours en Angleterre. Je dois dire que cela me prend assez souvent. Je suis à mon aise chez les Anglais comme Stendhal chez les Italiens du Nord, et à peu près pour les mêmes raisons. Ils ont des mœurs naturelles et commodes ; je les trouve cordiaux, accueillants, doués du sens de la liberté individuelle, qui fait que l’on tient compte d’autrui. Ils ont infiniment d’esprit, de comique, d’originalité, et pas la moindre notion du ridicule ; enfin ils sont tout l’opposé de ce que l’on croit d’eux en France, et, cependant que je les goûte, je me rappelle avec un plaisir de surcroît les bêtises que l’on en dit. Je fais chez eux des cures de sens commun, et je m’y repose de mes compatriotes qui me semblent tous un peu fous, à commencer par moi. La grande différence de ce pays-ci à l’Angleterre est qu’ici tout va de travers, et en Angleterre tout marche droit. C’est le pays où les allumettes ne ratent pas.

L’on ne savoure de telles jouissances que si l’on est seul à les éprouver. Je ne me souciais donc point de suggérer à M. de Courpière l’idée de ce voyage ; mais il fallait lui suggérer celle de ne se point formaliser que je le quittasse une semaine ou deux, et cela était délicat : non pas qu’il ait la moindre peine à se passer de moi, mais il n’admet pas volontiers que je me donne des airs de pouvoir me passer de lui. En outre, ma fantaisie de l’abandonner tombait assez mal. Son intrigue avec Mme la marquise de Ventnor semblait interrompue, et cet arrêt inopiné le mettait en mauvaise humeur. Lady Ventnor, sans lui donner d’explications, qu’au surplus elle ne lui devait point, avait cessé de le traiter singulièrement et de lui accorder des tête-à-tête. Il n’était plus question du journal, qui avait servi au moins de prétexte à nos deux derniers entretiens ; il était encore moins question de ces confessions à bâtons rompus — en apparence, mais si bien ordonnées et même chronologiques. M. de Courpière était tout désorienté, n’ayant pas encore pratiqué de femme si hésitante, ou plutôt si bien résolue à rester maîtresse de l’heure. Sa situation n’était pas brillante ; il avait mis tout son espoir sur cette carte ; c’était vraiment fatalité que la partie traînât.

Mais moi, je voulais m’en aller. Je trompais mon impatience en feuilletant les guides. J’y dénichai un expédient. Je souhaitais revoir, entre autres, l’île de Wight, et Ventnor y est situé. Je m’excuse de l’apprendre à ceux de mes lecteurs qui le sauraient déjà ; mais il ne doit pas y en avoir beaucoup. Nous ignorons les endroits universellement célèbres qui ne sont pas de chez nous ; et je ne puis, à ce propos, jamais me rappeler sans rire ce mot sublime d’un de nos écrivains du dernier siècle, qui se décida sur le tard à franchir le Pas de Calais et découvrit Oxford : « Mais, disait-il au retour, c’est admirable ! Et on ne le sait pas ! »

Lord Ventnor avait beau s’appeler Ventnor, il pouvait avoir sa résidence toute autre part qu’à Ventnor. Mais justement le Black’s guide to the Isle of Wight m’apprit l’existence d’un Castle, ou plutôt villa Ventnor, dont il vantait les bizarreries. Ce Black’s guide ajoutait que, malheureusement, la villa n’était pas ouverte aux visiteurs, parce que le marquis y résidait presque toute l’année.

Comme Maurice me faisait ses doléances du matin au soir, je trouvai tôt une occasion de lui dire :

— L’interruption qui te chagrine ne m’étonne point ; je la prévoyais ; et je t’affirme que, malgré les apparences, tes affaires sont en bon train. Je ne doute pas que la marquise ne succombe à la tentation de rentrer avec toi dans une carrière d’où elle se devait croire définitivement exclue. Mais une femme de son caractère, de sa fortune et, disons-le, de son âge, une femme qui a vécu, ne se passe point un caprice. Elle veut du grandiose, l’amour complet, si j’ose m’exprimer ainsi. Ce n’est pas une fusée d’adieu qu’elle prétend lancer, mais le bouquet. Elle est politique autant qu’amoureuse, et tu n’as pas mal joué en lui proposant simultanément la bagatelle et la fondation d’un journal ; mais elle tient à savoir d’abord si tu es de taille à remplir l’emploi qu’elle t’assigne, et elle n’entend point que vous alliez ni l’un ni l’autre à l’aveuglette. Je pense qu’elle a pris sur toi des renseignements ; elle a aussi préféré que tu la connusses, et c’est pourquoi, j’imagine, elle s’est racontée si complaisamment. Elle est trop fameuse pour duper le plus naïf, et elle sait d’ailleurs que la jalousie du passé est le talisman qui fait aimer les courtisanes. J’ai toujours gagé qu’elle ne t’accorderait rien avant d’avoir terminé le récit de son existence depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours.

— Eh bien, et maintenant ? dit M. de Courpière, qui m’écoutait avec la plus grande attention.