— Et il fut tué, dit M. de Courpière, d’un ton si péremptoire que la marquise ne put se défendre de sourire.
— Oh ! dit-elle, pas si vite. Il fut blessé, même assez tard, au début du siège de Paris ; et cette circonstance, au lieu de l’éloigner de moi davantage, me le rendit. Ai-je besoin de vous dire que le drapeau de Genève était arboré à ma fenêtre, que j’avais établi chez moi une ambulance, et que je soignais moi-même les blessés ? C’est la moindre des choses. Nous sommes toutes nées infirmières, mais j’avoue que je goûtais un contentement particulier à remplir cette tâche. Je n’ai jamais été une repentie, je ne serais pas entrée en religion ; mais il ne me déplaisait pas de faire la sœur de charité pendant quelques semaines.
M. de Courpière prit son air cafard. Lady Ventnor poursuivit, encore plus brièvement, avec une sorte de pudeur impatiente :
— Vous devinez la suite du roman, et vous voyez le tableau : dans le grand salon du Baudry, les lits blancs alignés, mon Julien blessé, point trop grièvement, et le père assis au chevet du fils. Mais vous avez oublié tout ce que je vous ai dit du baron si vous pressentez une nouvelle scène à la Greuze. Il ne prit pas la main de son fils pour la mettre dans la mienne. Il fut reconnaissant, aimable, et encore une fois parfait, mais rien de plus que parfait. Il se garda de me rappeler que j’avais naguère paru disposée à faire le nécessaire pour détacher Julien de moi ; mais je lisais dans ses yeux, dans ses bons yeux, qu’il comptait sur moi.
« Le danger, c’est que j’avais maintenant — comment dirai-je ? — une occasion. Julien n’était pas arrivé seul à l’ambulance. Un de ses amis d’enfance (que je n’avais point connu plus tôt parce qu’il était zouave pontifical et revenu de Rome en septembre), André de V…, avait été blessé à ses côtés. Je le soignais aussi. Il ne me plaisait pas : j’aimais Julien. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser à lui — de penser à lui par raisonnement. Je me disais : « Si je dois tromper Julien, il est fatal que ce soit avec celui-ci. » Et je ne pouvais plus avoir avec lui des façons naturelles. Il sentait mon trouble, il l’interprétait. Comment ne s’y serait-il pas trompé ? Et je ne l’aimais pas ! Ah ! si j’avais su !…
Lady Ventnor s’interrompit, oppressée. Je la voyais pour la première fois émue à ce point. Je la préférais ainsi. Elle reprit, brusquement :
— Laissez-moi passer vite. Quand ils furent tous deux guéris, ils reprirent leur service. Ils étaient tous deux officiers : on parvenait rapidement. Ils rentraient le soir chez eux, c’est-à-dire encore chez moi. On recevait un ordre à domicile quand il fallait courir aux remparts. Un soir, comme nous dînions tous les trois, l’ordre arriva, mais pour Julien seul. Il partit, trouva contre-ordre en arrivant, et revint. Ah ! le baron aurait eu lieu d’être satisfait… mais pas de la suite !
« Julien, après… après avoir vu… sortit sans dire un mot, rentra l’instant d’après, jeta… jeta sur le lit… un ballot de papiers et disparut. Le lendemain… Oh ! il ne s’est pas tué, non !… Non… Il a été tué, le lendemain, aux avant-postes… Et on aura beau dire qu’il l’a fait exprès, est-ce que c’est possible ?… Vous cherchez les balles : il faut encore qu’elles veuillent de vous… L’Empereur a bien voulu se faire tuer à Sedan, et il est mort dans son lit. »
Elle se tut encore et nous respectâmes son émotion. J’avoue, d’ailleurs, que je ne trouvais rien à dire. Mais le vicomte de Courpière, qui est plus maître de soi, lui demanda, quand il la crut remise :
— Madame, quels étaient ces papiers que vous a jetés M. Julien Chantepie ?