— Finissons-en avec le baron, reprit lady Ventnor. Il avait fait une grosse fortune en spéculant sur les terrains. Il n’était point le seul, bien que l’on ait exagéré ; car, je crois que je vous l’ai dit, mais je ne saurais trop le répéter, les hommes de ce temps-là aimaient plus le pouvoir que l’argent, et surtout ils n’aimaient pas l’argent pour lui-même. Chantepie n’était pas non plus un faiseur de millions à l’américaine ; mais enfin il en avait gagné plusieurs, sans compter son titre de baron. Il était veuf depuis longtemps. Julien était fils unique, absurdement gâté, et, comme la plupart des enfants gâtés, beaucoup mieux élevé que bien d’autres. Vous l’avez pris pour le Prince impérial : c’est donc que sa figure vous a paru charmante, un peu grave. Il était tendre et mélancolique, déjà homme de foyer, soutenait son rang, et ne faisait aucunement la fête.
« On me l’avait présenté, je ne sais plus qui : cela était tout simple. Il me plut : cela aussi allait de soi, et si bien que je n’aperçus point d’abord comment il me plaisait. Je crois que nous glissâmes insensiblement de l’agrément à l’amitié, et de l’amitié à l’amour. Ses visites étaient devenues quotidiennes sans que j’y prisse garde. J’étais en verve dès qu’il venait, j’avais mille choses à lui conter ; nos conversations étaient enjouées, mais il ne s’y glissait pas un mot de galanterie ; rien de suspect, rien qui pût me donner l’éveil ; et je me demande même ce qui lui fournit prétexte un jour plutôt que l’autre à me dire qu’il voulait unir sa vie à la mienne. Je vous ai dit quelle existence honorable je menais alors, et que mes sentiments s’y étaient conformés. La demande de Julien me parut naturelle. Au lieu de lui répondre : « Mais, mon pauvre ami, vous savez bien qu’on ne m’épouse pas », je lui dis que je parlerais à Émile le soir même, et il me dit qu’il parlerait à son père. Je pense que vous allez nous croire fous tous les deux.
« Nous ne l’étions point. Émile ne l’était pas davantage ; mais il avait de la littérature et un fonds d’idées du dix-huitième siècle. Il était le Napoléon des affaires, et aussi le bourgeois un peu étriqué que je vous ai décrit ; mais il était philosophe à ses moments perdus, c’est-à-dire chimérique et homme sensible. C’est ici que se place la scène à la Greuze, ou plutôt les scènes, car il y en eut deux : quand je lui avouai tête à tête notre beau projet, et peu après, quand nous vînmes, Julien et moi, lui demander sa bénédiction. Il nous la donna, comme Voltaire au petit Franklin. En nous relevant (nous nous étions agenouillés, s’il vous plaît), nous nous considérâmes fiancés. Le baron Chantepie n’avait rien répondu à son fils d’équivoque ni d’inquiétant, et s’était borné à dire qu’il ferait avec plaisir ma connaissance.
« Il me parut convenable que cette entrevue n’eût point lieu chez moi, mais chez mon père adoptif, et dans mon appartement de jeune fille, si j’ose m’exprimer ainsi. Émile et Julien m’approuvèrent, et j’allais venir m’y installer lorsque fut posée la candidature du prince Léopold de Hohenzollern au trône d’Espagne. Vous n’apercevez point sans doute le rapport qu’il y a entre cet événement et celui de mes fiançailles ; mais c’est qu’Émile cessa de penser à moi pour ne plus penser qu’à son pays. Il eût mieux fait de s’abstenir, car il poussait à la guerre et fut des premiers qui crièrent : « A Berlin ! » Je sentis que ce n’était point le cas de l’embarrasser de ma personne.
« Je demeurai donc avenue des Champs-Élysées. La visite du baron fut retardée, et je n’eus d’abord de ses nouvelles que par Julien, qui faisait la navette de lui à moi. Lui-même la faisait entre Paris et Saint-Cloud. J’étais tenue heure par heure au courant de ses angoisses. On souhaitait d’éviter la guerre, mais on voulait sauver la face. Je me rappelai que j’avais contribué à résoudre la fâcheuse affaire de Luxembourg, et j’eus la naïveté d’adresser des conseils à mon futur beau-père par le canal de son fils. J’opinais qu’il fallait se contenter d’une renonciation pure et simple du prince. Je ne tire pas vanité de ma sagesse : je n’étais pas seule de cet avis. Malheureusement, nous n’étions pas les plus nombreux. Mais j’avais peut-être quelque mérite à m’entêter, car je me mettais en opposition avec Émile, qui continuait de jeter feu et flammes.
Le matin du 12 juillet, mon fiancé accourut chez moi, m’apprit qu’on venait de recevoir une dépêche de Sigmaringen, et que le prince Antoine, père du prince Léopold, refusait d’autoriser la candidature. Je courus moi-même chez Émile, ravie de cette nouvelle, qu’il prit fort mal. Il déclara que la France ne pouvait point faire état de cette dépêche du « père Antoine », et qu’il fallait que le retrait de la candidature fût notifié à l’Empereur par le roi de Prusse, à qui nous devions, de surcroît, réclamer « des garanties pour l’avenir ». Je me chamaillai avec lui, rentrai de mauvaise humeur, et trouvai chez moi le baron Chantepie, qui profitait du premier répit que lui laissaient les affaires publiques pour soigner ses intérêts privés. J’étais moi-même si préoccupée de ceux de l’État que je lui en parlai d’abord, très familièrement. Mais ce n’est point cette scène-là qu’il venait jouer.
« Ce n’était pas davantage celle du père Duval de la Dame aux Camélias : je suis sûre que vous l’aviez cru. Le portrait que je vous ai crayonné du baron vous a cependant rendu évidente la différence des deux personnages. Celui-ci était, de plus, fort courtois, et il ne garda point sur la tête son chapeau à grandes ailes. Il trouvait le projet de son fils insensé, impraticable, tranchons le mot : immoral, et contraire au bon ordre. Mais il se garda de me faire des phrases : il me fit une démonstration. Je ne trouvai rien à reprendre à son langage, qui fut parfait de tact et même d’une bonté touchante, ni rien à répondre à son raisonnement. Le solide bon sens dont je suis douée me désarme : je ne sais plus discuter avec un adversaire qui m’a une fois prouvé qu’il a raison et que j’ai tort. J’étais si persuadée que je ne souffrais même pas. D’ailleurs, j’aimais Julien, mais je n’avais point fait un rêve d’où je fusse précipitée. Tout s’était passé entre lui et moi d’une façon unie et naturelle et, pour ainsi dire, terre à terre. Je n’y avais pas entendu malice. L’on m’apprenait que je m’étais trompée : j’en étais étonnée, un peu honteuse, je n’en étais point bouleversée. On me rappelait que les frontières du monde sont infranchissables, et je me demandais moi-même comment j’avais pu prétendre à les franchir, — mais c’était sans y penser : j’ai toujours été du parti de l’ordre. Je demeurais interdite : je ne me débattais pas. Je ne me lamentais pas. Je vois bien que tout cela ne rend point mon personnage sympathique à la façon de Marguerite Gautier. Mais, que voulez-vous ? chacun sa manière ! Regardez-moi : je ne mourrai jamais de la poitrine.
« Je n’adressai donc au baron aucun plaidoyer, et je me bornai à lui répondre avec déférence :
« — Monsieur le baron, la situation n’est pas si simple que vous paraissez croire et, avec la meilleure volonté du monde, je ne sais pas comment nous en sortirons. J’aime Julien, et il m’aime. Permettez-moi d’aller jusqu’au bout de votre pensée et de dire franchement ce que vous ne m’avez pas dit, ce que vous ne pouviez pas me dire : si je devenais sa maîtresse, vous n’y verriez aucun inconvénient. Mais, justement, c’est de toutes les solutions la moins probable. Les voies de l’amour sont diverses et conduisent toutes, je le veux bien, au même but ; mais lorsqu’on a choisi entre elles, et qu’on est parti, on ne rebrousse guère pour s’engager dans un autre chemin. Je vous assure qu’il me serait impossible d’aimer Julien hors mariage, je ne dis point cela pour me faire valoir ; et je ne doute pas qu’il ne préférât lui-même renoncer à moi. Mais voudra-t-il y renoncer ? Voilà la question. Comment le détacherez-vous de moi ? Vous lui direz ce que je suis ? Mais, s’il n’y pense guère, il le sait. Tout le monde le sait. Ce n’est pas mon genre de dissimuler, et puis qu’avancerais-je ? Vous lui direz que je suis riche ? Il l’est aussi, et assez puissamment pour que personne ne l’accuse de calcul. Je ne vous propose point de me dépouiller pour me rendre digne de lui : ce sont de belles choses que l’on dit, comment les accomplit-on ? Une fortune, surtout un peu importante, ne se laisse pas dans un coin. Mais je ne puis non plus vous proposer d’agir comme Marguerite Gautier, et de tromper Julien afin de le dégoûter de moi : ma fortune me l’interdit encore, et il sait bien que je suis, depuis assez longtemps, à l’abri de ces cruelles nécessités. Alors ?… »
« Le baron fut enchanté de mon discours : il n’était point difficile. Il me répondit, en me baisant la main, qu’il s’en remettait à moi. C’était bien là une réponse de diplomate, et d’un de ceux qui allaient jeter leur pays dans une effroyable guerre. Il ne se doutait point que la guerre précisément nous dût tirer de l’impasse. Vous voyez sur cette photographie l’uniforme que porte Julien. Dès nos premiers malheurs il s’engagea…