J’étais du même avis, mais je ne saisissais point la raison de ce préambule. Je la demandai à la marquise ; elle ne répondit point et poursuivit :
— Cependant, nous admirons superstitieusement, nous envions les témoins des grandes époques. Nous croyons qu’ils ont senti comme nous ne sentirons jamais, et que cela leur donne, sur nous, une éminente supériorité. Et quand nous sommes, à notre tour, touchés de l’histoire, nous rougissons de n’être point grandis ni transfigurés par elle, de rester nous-mêmes et de continuer notre trantran. Tout ce que je vous dis là ne sont que précautions oratoires pour excuser l’humilité du roman intime où se bornent mes souvenirs de l’Année terrible et de la Guerre.
Je n’attendais point des tableaux de batailles et je préférais son roman intime ; elle nous le servit avec une brièveté brusque et comme dédaigneuse.
— C’est, dit-elle, un plaisir de raconter ces histoires d’hier aux hommes de votre âge : vous n’en savez pas le premier mot. Elles ont pour vous autant d’imprévu qu’une fiction. Un auteur qui prendrait pour sujet de drame un complot contre la vie de Napoléon Ier intéresserait difficilement les spectateurs : ils savent tous, d’avance, que Napoléon échappera aux coups des conjurés et qu’il est mort beaucoup plus tard à Sainte-Hélène. Mais, pour le second Empire, vous êtes d’une ignorance commode ; à condition que l’on vous écarte un peu de la grande route, vous ne soupçonnez pas où l’on vous mène, ni comment cela finira. Quant aux personnages, vous connaissez peut-être de nom Ollivier, Gramont et Benedetti, et encore ! Mais je parierais que vous n’avez jamais ouï parler du baron Chantepie ?
— Jamais, dis-je franchement.
M. de Courpière, voyant que j’ignorais ce baron, estima qu’il pouvait déclarer sans honte qu’il l’ignorait de même que moi.
— Tout va bien, dit lady Ventnor. Il est mort, la famille éteinte. Je n’aurai donc point lieu de taire ni de travestir le nom. Ce baron Chantepie, à qui l’un des ministres du 2 janvier venait de confier un poste très important, était vraiment une créature du second Empire. J’entends qu’à la différence d’autres hommes, qui jouèrent sous ce régime un plus grand rôle, il ne devait rien aux régimes précédents, né à la vie publique après le 2 décembre, parvenu au cours de ces dix-huit années ; et de plus qu’il était, au moral comme au physique, l’original et le type du règne ; plébéien, je ne dis point peuple, fils de petits bourgeois, promu grand bourgeois, le grand bourgeois d’alors, moins philistin, si je ne me trompe, et moins empesé que celui du temps de Louis-Philippe, mais d’une tenue que nous ne connaissons plus aujourd’hui et que, selon toute apparence, nous ne connaîtrons plus jamais.
« Il était de taille élevée, un peu portefaix, lourd, point droit, marchant des épaules, le corps vulgaire, mais le visage distingué ; digne, point solennel ; un grand nez, une très grande bouche intelligente, des yeux sérieux, mais au coin des yeux, comme au coin des lèvres, le sourire et l’esprit ; le front haut, un peu dénudé, le crâne bien garni et bien coiffé ; des favoris, point de moustaches. Il était bien conditionné, sans recherche, d’une architecture loyale ; enfin un bel homme, pas séduisant, honnêtement beau, pas un bel homme de camelote.
« Parvenu, certes ! Qui ne l’était alors ? L’Empereur lui-même ! Et une des choses que j’admire le plus de Napoléon III, est qu’il osa dire publiquement, quand il épousa Eugénie de Montijo, qu’il faisait un mariage de parvenu. Mais Chantepie était un parvenu franc, sans honte ni sans vanité de l’être, et sans les défauts ni les ridicules de l’emploi : amateur de luxe, échappant l’ostentation, homme de goût, même pour la toilette ; sans la moindre élégance, et sans affectation d’inélégance ; une grosse chaîne d’or au gilet, et, le soir, des boutons de diamant à la chemise, mais c’était la mode ; la redingote noire déboutonnée, le chapeau de haute forme à larges ailes. Voilà comme on nous les fabriquait. Je vois à votre figure que ce portrait vous étourdit.
Il ne m’étourdissait, ni d’ailleurs ne me déplaisait point ; mais je m’étonnais qu’un tel homme eût demandé la main de la Solférino et que cela eût donné lieu « à une scène à la Greuze ». Je le dis à la marquise ; elle rit et me répondit que, naturellement, il ne s’agissait pas du baron, mais de son fils, Julien. Elle nous montra aussitôt une photographie du jeune homme, que j’avais vue de loin et prise pour une des dernières photographies du Prince impérial. Mais l’uniforme était celui des gardes mobiles.