— Non, mais on lui demanda ma main.
— J’imagine qu’il la refusa.
— Il l’accorda. Ce fut une scène à la Greuze.
Je la pressai de nous conter ce nouvel épisode ; mais elle nous remit, comme elle disait, au prochain numéro, et nous demanda si nous étions libres de revenir le lendemain.
— Oui, dit M. de Courpière, qui semblait grognon. D’autant que nous n’avons presque pas parlé de mon journal.
IX
LA CROIX DE GENÈVE
M. de Courpière n’eut pas satisfaction le lendemain et il ne fut même pas question de son journal. Mme la marquise de Ventnor, qui décidément excelle à mettre en scène et y témoigne peut-être un peu trop d’application, ne nous reçut point dans ses archives officielles, mais dans un boudoir, qui était aussi une manière de temple de mémoire, mais plus intime. Cette pièce, la plus modeste de l’hôtel, était second Empire sans miséricorde : le « mobilier complet », canapés, fauteuils et chaises de bois noir, garnis de moquette à fond noir roussi, où s’enlevaient en clair des cigognes parmi des bouquets de roses rouges et de roses thé ; une table noire, incrustée de cuivre ; et une table à ouvrage, dont le couvercle, relevé, était doublé d’une glace. Sur la pendule cubique, de marbre noir, se dressait une réduction Colas de la Vénus de Milo, et les candélabres trépieds à chaînettes étaient de style pompéien. Je remarquai l’absence de tout objet d’art et de tout bibelot, pas un tableau au mur, mais des photographies et des photographies, petites, jaunes, effacées, encadrées de bordures surannées, où étaient attachées des fleurs sèches, des bouquets de violettes, des rameaux de buis, des médaillons à vitre contenant des cheveux.
Le choix de ce décor nous annonçait un récit mélancolique. J’étais justement d’humeur tendre, libre et même gaillarde ; mais j’ai observé que les récits, comme les lettres attendues, ne sont jamais du ton que l’on avait souhaité. Il faut s’y résigner, tel est d’ailleurs mon caractère. Je pris machinalement un air de circonstance, le même que j’aurais pris si lady Ventnor m’eût fait visiter la chapelle de sa sépulture de famille au Père-Lachaise, et, pour lui donner le branle, je poussai un soupir discret.
Mais elle trompa mon attente : elle débuta par des généralités.
— Nous croyons, dit-elle, que les contemporains des grands événements qualifiés historiques ont vécu extraordinairement, parce qu’il s’est passé autour d’eux des choses extraordinaires. Ainsi nous imaginons que les hommes de quatre-vingt-neuf étaient tout enthousiasme, et ceux de quatre-vingt-treize en proie exclusivement à la terreur, et que les banalités de l’existence étaient alors suspendues ou abolies. C’est une illusion d’optique ou une naïveté. En toute conjoncture, la vie individuelle demeure banale, sauf quelques minutes d’exception. Nulle catastrophe ne dispense les hommes de manger, de boire, de dormir, de se divertir ou de s’ennuyer, et même, à l’occasion, de mourir naturellement. On se moque de Louis XVI, qui note en son journal, à la date du 14 juillet 1789 : « Rien ». Ce « rien » est le mot juste pour la plupart des hommes.