« Un soir de première, qui n’est hors de soi ? Même moi, qui en plaisantais tout à l’heure ; mais je suis une enfant de la balle ! Il n’eut point de peine à m’attendrir. Je promis à ce vieillard désemparé tout ce qu’il voulut. »
Lady Ventnor s’interrompit pour me demander ce qui ne me plaisait point ; car il paraît que je faisais la moue. C’était sans m’en apercevoir ; mais, dès qu’elle m’en avisa, je lui dis :
— Madame, il me semble que vos histoires se répètent. Voilà que vous devenez la fille d’Émile, comme vous étiez devenue, plusieurs années auparavant, la nièce de « l’Oncle » !
— Je me moque des répétitions, dit-elle. Je vous raconte ma vie, je ne fais point de littérature. D’ailleurs, je vous ferai observer que, s’il y a répétition, il y a aussi progrès. Je n’étais que nièce à mes débuts, je deviens fille adoptive, c’est monter en grade. De plus, l’Oncle m’a recueillie quand je n’avais point de domicile personnel : lorsque Émile m’adopta, j’en avais un, et même d’une certaine magnificence, que je vous ai fait visiter l’autre soir.
— Je ne pense point, dis-je, que vous ayez poussé la piété filiale jusqu’au déménagement ?
— Non, dit-elle. Il désira cependant que j’eusse un appartement chez lui. Son hôtel était aussi vaste que le mien, et d’un luxe plus apparent. J’y demeurai parfois des semaines, quand il avait plus particulièrement besoin de mes services, je veux dire de ma protection. A l’époque des villégiatures, je l’accompagnais à Trouville ou aux eaux. Je prenais mon rôle au sérieux. Je ne le jouais que par intermittence ; mais toute l’habitude de ma vie en était modifiée, je devenais, ou plutôt je me préparais à devenir une autre femme…
Et c’est vraiment cette « autre femme » que nous avions à présent devant les yeux. A mesure qu’elle évoquait ces souvenirs, si différents des histoires plutôt cyniques qu’elle nous avait jusques alors contées, elle se métamorphosait : elle prenait la figure de l’emploi honnête qu’elle prétendait avoir tenu auprès d’Émile. Je ne m’étonnai point cette fois qu’elle fît à M. de Courpière une confidence qui produisait sur elle, après tant d’années, un si merveilleux effet de purification visible et de rajeunissement.
Mais j’avais une méchanceté sur les lèvres, et je ne pus la retenir. Je rappelai à la marquise que, du temps de l’oncle, son rôle de nièce ne lui avait point suffi, et qu’elle s’était dédommagée au bal Constant.
— Voilà justement, répondit-elle, ce qui vous prouve que mon histoire ne se répète pas. Je trompais mon oncle sans scrupule, je n’aurais pas trompé mon père. Je ne vous dis pas que je ne fus point aimée, ni même que je n’aimai point ; mais on me respectait, et je me respectais moi-même.
— Bah ! dis-je, est-ce qu’on demandait à votre soi-disant père la permission de vous aimer ?